D'habitude, je me sens coupable. C'est un état quasi permanent avec de brèves périodes d'oblitération, certains moments où j'oublie et où je me laisse glisser dans la béatitude de l'instant, comme aujourd'hui : ciel bleu avec ce qu'il faut de nuages en altitude, air tiède, parfum suave des genêts sur le point de finir leur floraison. C'est le matin, tôt. J'ai nourri les animaux : chats domestiques, chats sauvages, poissons rouges, poules - comme ça, dans cet ordre que je ne change pas. Je sirote ma première tasse de thé assise au-dessus du potager, pour une vue d'ensemble de cette partie du jardin. Depuis le résultat de l'élection présidentielle, je n'écoute pas la radio, je ne regarde pas la télévision, je lis simplement les gros titres sur différents journaux en utilisant internet. Je passe le plus souvent par Facebook où j'ai établi une communauté de personnes dont je partage en gros les opinions, si un titre m'intéresse je le lis et je le partage. Pas de vagues. Je me préserve. Première couche de culpabilité de faire ainsi.

Donc c'est ce matin. Je ne fais aucun bruit, aucun mouvement, aussi des mésanges se posent sur les pins et les chênes alentours ; elles se disputent et les piaillements ne sont pas interrompus quand mon plus jeune chat, le Petit Noir, se glisse derrière mon fauteuil puis grimpe sur mes genoux, juste de passage. Ce n'est pas le silence, je veux dire le "silence" des jardins fait de cris d'animaux, de claquements, de froissements. Par-dessus tout ça il y a la rumeur continue des voitures dans la vallée d'Aigues, une rumeur de moteurs - voitures, engins agricoles, bétonnières, tondeuses - qui ne cesse jamais sauf la nuit. La rumeur des gens occupés, ils vont, viennent ; ils se déplacent pour faire des courses, accompagner tel ou tel, aller au travail. Il doit y avoir des gens qui simplement se promènent dans le lot, mais d'où je me tiens, j'ai l'impression d'une activité dense qui tient tout un chacun ; sauf moi. Je profite. Je suis de la race des profiteuses. Oh, le sentiment de culpabilité. Je profite de ma rente de temps libre ; je la dilapide.

J'ai un agenda comme tout le monde. Mi-août, quand je l'achète (et je le choisis toujours avec soin), la première chose que je fais c'est de barrer toutes les plages (plages...) où ma présence n'est pas requise au lycée. Ensuite j'écris en gros, avec plein de couleurs différentes, pour que ça se voit, les réunions, les conseils, les rendez-vous et même les repas de famille, le café occasionnel, une séance au ciné (les années fastes où je m'étais payé des abonnements au théâtre et au Pavillon Noir, je notais les spectacles), j'établis la liste de mes occupations, ma vie se remplit, j'en jouis. Si une date est modifiée, je la barre, toujours à gros traits et j'occupe un autre espace que j'entoure : ça se voit. Deux plages pour le prix d'une. Au bout du compte, mon agenda me fait honte ; sa maigreur me renvoie à ma culpabilité. Je pense à l'agenda de CN avec envie et trouble. Je lui envie ce cahier épais dont chaque ligne est remplie des mois à l'avance d'une écriture serrée. Elle agrafe des feuilles supplémentaires aux pages officielles, des cartes de visite, des notes, des tas de paperolles. Dès la fin septembre son agenda boursoufflé pulvérise les frontières des couvertures et dégueule de l'occupation. Oui, cet agenda me fait envie, j'aimerais le posséder, son réseau, ses promesses de temps employé. Je suis désolée, désolée et contrite, de savoir en mon for intérieur que si d'aventure je suivais les prescriptions diaboliques de cet agenda, mon corps s'éteindrait au bout d'une semaine. L'euphorie de l'occupation et tout de suite après, bam, l'explosion en plein vol. Je fais partie de ces souillons qui ne font pas leur lit le matin, qui laisse les vêtements en tas ; non je ne fais pas les vitres, ni le repassage, ni le rangement. Chez moi, c'est le bordel jusqu'à ce qu'une vague de culpabilité plus forte que les autres me jette dans une frénésie de ménage qui m'épuise aussitôt pour des jours et des jours. J'ai des collègues qui se lèvent à 5 heures du matin, d'autres qui consacrent leur weekend à ces tâches parmi beaucoup d'autres. Où est-ce que tu trouves le temps de lire ? Où est-ce que tu-trouves le temps d'écrire ? Je n'ose jamais dire la vérité, alors je mens, je m'invente des prouesses ménagères, des tonnes de copies, des cours peaufinés jusqu'à l'os. J'admire celles qui ont étudié deux diplômes à la fois et qui trouvaient le temps de se faire quelques sous en bossant comme pionne et qui faisaient la fête la nuit venue. J'admire celles qui tiennent leur maison (gère la femme de ménage ?), déclarent ne pas avoir une minute à elles, casent un rendez-vous chez le coiffeur entre un trajet en train et une réunion, puis vont au vernissage d'une expo et font la biennale de Venise. Moi, ce n'est pas mon agenda qui dégueule, c'est ma corbeille à linge. Je profite du temps qui s'écoule sans remuer le petit doigt, même pas pour faire du yoga sur la terrasse. Je ne fais rien, rien qui laisse une trace utile de mon passage. Déjà, enfant, j'étais comme ça. A ma prof de français de 6ème ou de 5ème, Mme Ferratier, qui s'inquiétait de ma mollesse ma mère avait écrit un mot sur mon carnet de correspondance : " Madame, veuillez excuser la nonchalance de ma fille. Elle prend des antihistaminiques pour son asthme ce qui peut éventuellement l'expliquer. N'hésitez pas à la secouer, je vous en remercie par avance." Avec le recul, je ne crois pas que l'asthme ou les antihistaminiques étaient la cause de mon détachement de la ligne du temps. Je suivais un autre rythme, j'étais lente, déjà inscrite en faux. Avec l'âge on peut prendre ça pour du calme : en situation de crise, on peut lui faire confiance, elle ne s'affole jamais.  Faux, faux. Et comme je me sens coupable : je considère l'épaisseur de mes chairs et mon activité au ralenti au regard de celles, minces et actives, qui font. Elles font. Suis-je une de ces contemplatives qui observent à distance le monde et qui le jour venu produisent une oeuvre qui l'éclairera ? Comme ce serait bien ; mais non. Je me sens coupable ; mais juste à la marge de ma conscience, assez près pour que parfois je le touche du doigt, le sentiment de satisfaction d'avoir gonflé et débordé le moule de mon éducation.

Je suis la reine du farniente.