Au jardin je contemple les poules, mon thé refroidit.

Elles se sont allègrement jetées sur la pâtée, un ample ragoût d'avoine, de boulgour, de lentilles corail, de restes de haricots verts, de carottes, de bouts de gruyère, le tout assaisonné  de levure de bière, de graines de lin et d'un peu d'huile - je m'amuse beaucoup à concocter cette mijotée de restes (le placard a subi des attaques coordonnées de mites alimentaires et de souris), je ne gaspillerai rien. Et c'est une satisfaction solide de les voir dévorer à grands coups de bec et non picorer, anorexiques, mettre les pieds dans le plat pour s'en coller plein la lampe sans un gloussement.

La petite rousse que j'appelle Suzon me suit comme un chat - j'adore entendre le bruit de ses pattes nues lorsqu'elle descend l'escalier de la terrasse sur mes talons. Tout comme les chats, elle passe parfois entre mes jambes et manque me faire trébucher. Je caresse son dos et son cou, elle me laisse faire sans s'acroupir de crainte.

La tâche minuscule et tranquille de nourrir les animaux le matin m'isole du monde plein de clameurs dépeint à la télévision et la radio. Les supporters de foot s'étripent sur le Vieux Port ? En Candide, je cultive mon jardin, myope et un peu dure de la feuille, par choix. C'est vrai, je ne vivrai pas tout, alors j'essaie de choisir au mieux ; parfois la nécessité me guide, parfois mon inclination. De fil en aiguille, à petits pas de poule, je fais mon chemin.

Tiens, deux gros chats mâles, un roux et un gris qui n'appartiennent pas à la maisonnée sont venus m'interrompre : ils ont traversé la terrasse dans une sorte d'étreinte monstrueuse d'où jaillissaient glapissements et touffes de poils pour finir tout au bas du jardin sous l'oeil effaré de Petit Noir et Garfield, eunuques bonhommes qui se fichent pas mal des questions de territoire et de transmission de leur patrimoine génétique. Parfois je me demande si tout ce qui se déroule dans ce jardin n'est pas qu'une métaphore (filée) du grand extérieur.