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J'aime ce début de décembre. Tout l'été j'ai attendu l'hiver, le froid qui vient de l'Islande comme un salut, aux deux sens du terme.

Hier soir je regardais les informations sur Arte : sur fond de catastrophes liées au réchauffement planétaire des journalistes et des experts variés commentaient les enjeux de la COP21. 21 : depuis 21 ans des représentants de 150 états se réunissent et visiblement ne font rien d'autre qu'alourdir leur bilan carbone respectif en se déplaçant à grands frais. Effets de manches, effets d'annonce. Pierre Rahbi, dans une boutade, se demandait si la COP88 verrait émerger quelque chose. Il pense que le changement viendra des actions "colibris" de chacun, de chaque petite communauté civile - les ronds concentriques de graviers jetés dans la mare qui finissent par se rejoindre dans une ondulation commune. Je partage cette opinion, depuis longtemps (ne rien attendre des vastes instances occupées à réduire le service public - donc au public - par souci d'économie, pour éponger La Dette, comme si un Etat n'était qu'un vulgaire ménage).

Qui rêvera une vie différente ? Pas les machines à tuer produites en série par DAECH qui profite des circonstances établies par ces sociétés asservies à la production d'argent et de profit pour instaurer un ordre effrayant. Comment fonctionne le cerveau de ces types ? Je trouve imbécile de clamer même pas peur à chaque attentat, chaque meurtre commis. Si, justement, il faut avoir peur. Avoir peur et résister quand même avec solennité et dignité, pas à coups de blagues foireuses destinées à rétrécir l'importance de la menace. Sous-estimer la capacité à détruire de cette inquiétante variété d'êtres humains ne nous donne pas plus de force et ne nous grandit pas. J'aime le sérieux parfois. Adopter l'attitude qui a prévalu avant chaque guerre mondiale (et certainement les autres guerres) en appelant par exemple l'Allemand Nazi de 1939 "Boche" ou "Schpountz" ne l'a pas privé de sa force redoutable. Sans compter, qu'une partie des "patriotes" ne lui a pas trouvé si mauvaise gueule, à ce Schpountz. Et la France s'est retrouvée déculottée et violée jusqu'à l'arrivée des renforts - mus par leurs propres intérêts, pas par grandeur d'âme. La grandeur d'âme ne s'est manifesté qu'à hauteur d'homme, de petits groupes d'hommes (je parle d'Hommes avec un grand H, la lettre capitale étant constituée par les femmes) ; et là encore, ce sont les actions "colibris" (la sentimentalité du terme me rebute mais l'image est efficace) qui ont restauré l'humanité - soigné et réparé l'humanité jusqu'à la prochaine fois. La grandeur des nations, c'est souvent celle de communautés restreintes et persévérantes. On peut dire la même chose de la chute des nations.

Régulièrement, j'ouvre soit au hasard, soit à une date proche du jour où je suis, le journal de Virginia Woolf. L'entrée du vendredi 15 novembre 1918 m'a frappée ; peu de temps après l'armistice et la fin de la première guerre mondiale elle écrivait ceci :

"La paix disparaît rapidement à la lumière du train-train journalier. [...] Au lieu de sentir tout le long du jour et pendant le retour chez soi à travers les rues sombres que toute la population fixe son attention sur un point précis, on sent maintenant que toute la bande s'est égaillée et envolée au plus vite dans des directions différentes. Nous revoilà devenus une nation d'individus. Certains s'intéressent au football, d'autres aux courses, d'autres à la danse - bref, chacun court gaiment de droite et de gauche, se dépouille de son uniforme et se remet à s'occuper de ses affaires personnelles. [...] Les rues sont remplies de gens qui flânent tout à leur aise, les boutiques resplendissantes de lumières. Mais c'est déprimant aussi. Nous avions du moins élargi notre esprit pour envisager quelque chose d'universel ; voilà que nous nous dépêchons de le ramener à l'échelle des chipotages de Lloyd George et des élections générales [...]."

Déclaration de guerre, peu importe la forme qu'elle adopte, ou déclaration de paix c'est tout un : le sens de la grandeur et l'élan qui unit s'émoussent en quelques jours ; nous nous éparpillons de nouveau séduits par nos petits conforts (comme écrire ce journal en chaussettes en buvant du thé au soleil, non sans avoir mis le lave-vaisselle en route).

 

Hier, en entrant dans la salle des profs pour y déjeuner, mes collègues m'ont félicitée. Devant mon air éberlué, elles m'ont annoncé ma promotion à l'échelle des hors classe ; pourtant aucun mérite sinon celui d'avoir tenu comme enseignante pendant trente ans. Satisfaction purement financière donc et je l'apprécie comme il se doit. Même si la fameuse "société de consommation" me dépite chaque jour, j'apprécie l'aisance procurée par un salaire plus confortable : ne pas compter pour acheter un billet d'avion ou installer un poulailler au jardin... Ces derniers temps j'étais prise d'une frénésie de dépenses : livres, déjeuners au domaine de Château la Coste avec ma fille ou à l'hôtel de Caumont avec des collègues, écharpes, pulls, plantes, huiles essentielles, feutres de couleur, laine, fil à broder, cahiers, fruits, légumes, laitages et viandes bios et locaux hors de prix... toutes sortes d'achats qui signent mon appartenance à cette classe moyenne de petits intellectuels à la campagne mais avec des racines citadines, inoffensifs, un peu ridicules pour qui les regarde de loin - les bobos ? Je déteste cette étiquette qui porte en soi la marque du mépris et qui me désigne. Bref avec mon nouveau salaire et l'arriéré qui l'accompagne (?) je vais renflouer mon compte en banque (j'avais vaguement compté sur un à-valoir de la part d'Actes Sud...) et concrétiser mon rêve champêtre de poules et d'oeufs du jardin. J'ai des rêves confortables. Des rêves taillés pour le coin du feu, les crêpes au sucre, le thé, les chats et les livres.

Mais j'ai aussi envie d'un séjour au Japon (ah, la résidence d'auteur à la villa Kujoyama à Kyoto...). Il y a maintenant une vie, j'avais commencé à prendre des cours de conversation en langue japonaise avec Michel Lequeux. Sa mère est japonaise et vit encore là-bas, je ne sais pas exactement où - lui est mort à présent. Je l'ai revu en rêve, plusieurs années après son décès. C'était précisément dans le lieu où nous suivions ces cours ; je sortais de la salle lorsque je l'ai aperçu dans le hall. Intriguée mais pas inquiète j'ai vu qu'il m'attendait et je me suis approchée. "Mais tu es mort, non ? " "Oui, et alors ?" Ce qui était bien de lui de répondre une chose pareille, si bien que que j'ai gardé de cette rencontre dans le monde des songes un fort sentiment de réalité.

 

J'attends toujours des nouvelles d'Actes Sud pour mon troisième roman, Ici-même. Pas de reconnaissance financière, c'est à dire pas de passage du statut d'écrivain dilettante à celui d'écrivain reconnu qui peut se consacrer à l'écriture sans se soucier des factures (eh oui, je considère que c'est important), cela, je le sais. Du moins, j'attends le plaisir de voir mon manuscrit transformé en livre et rejoindre bibliothèques privées et publiques. Plaisir et satisfaction. On me dit que le Corail de Darwin tiré à deux-mille exemplaires est épuisé - plusieurs personnes qui voulaient l'acheter me l'ont signalé. Et je ne l'ai pas vu hier au Bleuet, à Banon. Il ne restait q'un exemplaire des Fantômes de Sénomagus qui prenait la poussière sur une étagère hors de vue et de portée. Dommage, c'est un bon roman. Evelyne Wenzinger me disait cet été qu'elle essayerait de faire passer le Corail en Babel (la collection de poche d'Actes Sud). J'aimerais que ce soit le cas des Fantômes aussi, mais ils ont l'air condamné hélas à un destin d'esprits fugaces et non de revenants !