Portes et Miroirs, tome II

11 août 2016

Le placard (histoire courte)

Dans ma chambre il y avait un grand placard, une grande fenêtre aussi. La chambre était toute en longueur ; le jour il y avait tant de lumière côté fenêtre qu'elle dévorait le bleu des murs et le blanchissait. Dissous, il disparaissait. Il m'arrivait de tirer les rideaux. Le sol de tommettes rouges, on le distinguait à peine entre les jouets. Ils débordaient, les jouets, ils débordaient des paniers, des filets suspendus, des caisses en plastique de toutes les couleurs. Je m'en souviens, j'étais une enfant choyée. Choyée, gâtée de toutes les façons possibles. J'étais l'objet d'un amour inépuisable. On m'a beaucoup portée aux bras, donné des petits noms caressants ; jamais de scènes aux repas pour me faire avaler un plat que je n'aurais pas aimé. En cherchant bien, je n'aurais pas su désigner un aliment qui m'aurait dégoûtée ou même vaguement déplu — il ne s'en trouvait jamais dans mon assiette. Ah si. Je n'aimais pas le son du mot épinard. Mais dans mon assiette, à côté d'un saumon délicatement poêlé, entre les couches moelleuses des lasagnes, dans les plis des omelettes, les feuilles vertes, c'était des blettes. Ou des épinards. Ou des blettes. Ce vert n'a jamais porté le nom d'épinard dans la cuisine de ma mère. Quelques années ont passé, j'ai su que les épinards avaient aussi bien que les blettes fait parti des menus, et cela n'était déjà plus important.

Le soir, la marée de jouets retirée, le sol reparaissait. Les murs avaient eu le temps de reprendre consistance, leur bleu bien solide derrière les volets fermés. Chacun de mes parents me lisait non pas une mais deux histoires après le rituel du bain et de la brosse à dents. Ils s'allongeaient sur le petit lit avec moi, partageant ce moment, la lumière de la veilleuse à côté du placard affaiblie par celle de la lampe de chevet. On piochait sur l'étagère : Chien bleu, Le chat de Kiko, L'arbre sans fin et une quantité d'autres albums et livres dont le nom est à présent lointain, mais pas effacé. Du coin de l'œil je surveillais le placard où étaient rangés les vêtements et les tenues que j'avais quittés ou qui attendaient d'être choisis, un lendemain. Des petites versions de moi, aplaties et molles, suspendues sur des cintres. Dans le fond, une caisse à roulettes se logeait sous l'escalier où le placard avait pris place, pour gagner de la place. Le fond du placard était invisible. Pour autant que je sache, il n'y avait pas de fond à ce placard. Un rideau jaune aux plis amples et veloutés (une chute d'étoffe passée de mode) le fermait une fois les habits et les jouets rangés pour la nuit. Le rideau laissait toujours des marges noires si je ne me levais pas une fois les parents disparus ailleurs jusqu'au matin suivant. Je me recouchais. La veilleuse jouait son rôle une fois la lampe de chevet éteinte. Mais elle creusait aussi des ombres qui parfois bougeaient faiblement dans les plis du rideau. Et oui, de chaque côté, un peu de la nuit s'infiltrait. Elle venait du placard. Je rallumais la lampe de chevet, je me levais et j'ouvrais le rideau en grand. Et voilà, je préférais avoir le contenu du placard à l'œil. La lampe de chevet éteinte à nouveau, je m'endormais, l'interrupteur à la main, à l'abri sous la couette, pour que les langues de nuit ne touchent pas le nu de ma peau. Contre mon visage, la peluche d'une panthère me protégeait.

Gâtée, choyée, nourrie, câlinée, aimée, instruite et éduquée avec tous les soins dont la parentalité moderne était capable, j'étais également en bonne santé. Et comme tous les enfants en bonne santé, parfois, je tombais malade. Un jour, je fus clouée au lit, comme rouée par la fièvre et les courbatures, les tempes lourdes, en sueur, la gorge hérissée de piques. Les yeux bouffis et larmoyants, je me laissais aller aux bons soins de mes parents, et mon père, et ma mère, qui se relayaient à mon côté. Des tisanes douces, un petit morceau de pain d'épice pour me tenter (mais non), une petite cuillère de miel (oui), et branché sur la prise à côté du placard, au lieu de la veilleuse, un humidificateur crachotant une brume qui me rappelait une forêt au Portugal où nous avions passé des vacances un été. J'en avais ramené un ravissement pour le parfum de l'eucalyptus. Malade, j'avais droit à ma petite porte ouverte sur cette forêt portugaise. Apaisée, je franchissais le seuil odorant et me laissais porter par les histoires de ma mère. Je n'avais pas la force de l'écouter me lire un livre, je préférais qu'elle me parle. Cette fois là, elle évoqua un souvenir lié à ses maladies d'enfance. Sa propre mère, infirmière dans un un service de nuit à l'hôpital, la laissait chez sa grand-mère paternelle lorsqu'elle était malade, ce qui arrivait souvent. Quand j'avais de la fièvre et des nausées, je voyais défiler d'affreuses couleurs fluorescentes cernées de noir, à toute allure, ah, ça me donnait encore plus mal au cœur ! Et quand c'était une crise d'asthme et que je n'arrivais pas à respirer, ma grand-mère me prenait sur ses genoux et me caressait le dos, en rond, sans s'arrêter. Je finissais par me calmer. Au fond, je crois que ça me plaisait d'être malade.

Elle avait aimé ces périodes languides et hors du monde où on éteignait la lumière après avoir dit ses prières, sans se mettre à genoux à côté du lit —  ne pas prendre un coup de froid supplémentaire. La grand-mère lui avait raconté que la Sainte Vierge et le Petit Jésus veillaient sur elle. Qu'une fois, lorsqu'elle avait eu la typhoïde et qu'elle avait été bien prêt de mourir, elle avait soudain vu la Vierge dans ses draperies bleues, dressée dans toute sa gloire au pied de son lit. Elle lui avait souri avec amour et un grand cerf couronné de bois immenses l'avait rejointe dans une lumière céleste, une de ces lumières qui vous baigne, vous nourrit, vous désaltère, vous soulage de tout. Puis la vision s'était effacée et la fièvre avait cédé brusquement. Elle avait été tirée d'affaire. Ma mère (ma mère, enfant ?) avait écouté l'histoire sans mot dire et n'avait pas protesté quand la lumière s'était éteinte, bordée serré dans le petit lit du bureau, au fond du couloir. J'ai gardé les yeux fermés-fermés, tu sais, de peur que la Vierge ne m'apparaisse avec le grand cerf. Les fantômes, très peu pour moi ! A partir de ce moment, elle était tombée de moins en moins malade et puis plus du tout, conclut-elle, finalement, tu vois, la Vierge m'a guérie aussi.

Je ne sais pas si des cerfs vivent dans les forêts d'eucalyptus au Portugal. Je me suis levée, j'ai éteint la veilleuse réinstallée à la place du brumisateur et je laisse la nuit glisser hors du placard et envahir la chambre. Dans le lit, je me suis placée de façon à voir le fond du placard sans fond. Je guette. Le chemin est long sans doute, mais j'ai le temps, je suis malade, et je le reste. J'imagine déjà le son des sabots sur les feuilles, le frôlement des pieds nus de la femme à côté de la bête, la lumière.

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12 juin 2016

Les supporters de foot s'étripent sur le Vieux Port

Au jardin je contemple les poules, mon thé refroidit.

Elles se sont allègrement jetées sur la pâtée, un ample ragoût d'avoine, de boulgour, de lentilles corail, de restes de haricots verts, de carottes, de bouts de gruyère, le tout assaisonné  de levure de bière, de graines de lin et d'un peu d'huile - je m'amuse beaucoup à concocter cette mijotée de restes (le placard a subi des attaques coordonnées de mites alimentaires et de souris), je ne gaspillerai rien. Et c'est une satisfaction solide de les voir dévorer à grands coups de bec et non picorer, anorexiques, mettre les pieds dans le plat pour s'en coller plein la lampe sans un gloussement.

La petite rousse que j'appelle Suzon me suit comme un chat - j'adore entendre le bruit de ses pattes nues lorsqu'elle descend l'escalier de la terrasse sur mes talons. Tout comme les chats, elle passe parfois entre mes jambes et manque me faire trébucher. Je caresse son dos et son cou, elle me laisse faire sans s'acroupir de crainte.

La tâche minuscule et tranquille de nourrir les animaux le matin m'isole du monde plein de clameurs dépeint à la télévision et la radio. Les supporters de foot s'étripent sur le Vieux Port ? En Candide, je cultive mon jardin, myope et un peu dure de la feuille, par choix. C'est vrai, je ne vivrai pas tout, alors j'essaie de choisir au mieux ; parfois la nécessité me guide, parfois mon inclination. De fil en aiguille, à petits pas de poule, je fais mon chemin.

Tiens, deux gros chats mâles, un roux et un gris qui n'appartiennent pas à la maisonnée sont venus m'interrompre : ils ont traversé la terrasse dans une sorte d'étreinte monstrueuse d'où jaillissaient glapissements et touffes de poils pour finir tout au bas du jardin sous l'oeil effaré de Petit Noir et Garfield, eunuques bonhommes qui se fichent pas mal des questions de territoire et de transmission de leur patrimoine génétique. Parfois je me demande si tout ce qui se déroule dans ce jardin n'est pas qu'une métaphore (filée) du grand extérieur.

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11 janvier 2016

Major Tom

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The planet is emptier tonight and I'm feeling even more lonely. Whatever.

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03 décembre 2015

Impressions

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Entrer dans le moulin à huile de Cucuron en cette saison c'est plonger dans un parfum vert, amer comme de l'herbe coupée, apéritif. On s'imagine aussitôt devant une salade de mâche et du pain à croûte épaisse et mie ferme - la promesse d'un festin. Le mot anglais qui me vient à l'esprit pour qualifier cette odeur particulière, c'est pungent : l'énergie de ces deux syllabes élastiques qui sautent en bouche l'incarne bien. La cueillette de nos olives nous vaut exactement 2,24 litres de ce plaisir liquide. Je résiste à l'envie de soutirer au bidon de quoi saucer mon pain à l'heure du thé...

Hier, soirée au grand Théâtre d'Aix avec Alaïs pour se laisser emporter par Roméo et Juliette, le ballet d'Angelin Preljocaj. Loin d'une Vérone cuite au soleil, Enki Bilal a dessiné les ruines d'une ville parcourue de rides et de nervures, d'inquiétantes lumières. Une milice y surveille le peuple, un chien muselé patrouille aux abords d'un mirador hérissé de piques, des bandes s'affrontent, des gueuses et des aristocrates aguichent les hommes sans distinction de classe, Roméo et Juliette se rencontrent et s'aiment d'une passion dévorante - ça finit mal, on s'en doutait. Comme d'habitude, j'ai pris les billets à la dernière minute, on se retrouve au premier rang, au ras de la scène. On perd les vues d'ensemble, mais on est au plus près de la peau, des tendons, des tremblements, de la cheville qui vacille, de l'orteil qui se crispe : la danseuse éthérée est humaine, sa passion est la mienne. Scène inoubliable : Roméo qui découvre Juliette figée dans l'apparence de la mort et qui danse avec son corps abandonné. Les larmes montent aux yeux.

 

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01 décembre 2015

Le retour

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J'aime ce début de décembre. Tout l'été j'ai attendu l'hiver, le froid qui vient de l'Islande comme un salut, aux deux sens du terme.

Hier soir je regardais les informations sur Arte : sur fond de catastrophes liées au réchauffement planétaire des journalistes et des experts variés commentaient les enjeux de la COP21. 21 : depuis 21 ans des représentants de 150 états se réunissent et visiblement ne font rien d'autre qu'alourdir leur bilan carbone respectif en se déplaçant à grands frais. Effets de manches, effets d'annonce. Pierre Rahbi, dans une boutade, se demandait si la COP88 verrait émerger quelque chose. Il pense que le changement viendra des actions "colibris" de chacun, de chaque petite communauté civile - les ronds concentriques de graviers jetés dans la mare qui finissent par se rejoindre dans une ondulation commune. Je partage cette opinion, depuis longtemps (ne rien attendre des vastes instances occupées à réduire le service public - donc au public - par souci d'économie, pour éponger La Dette, comme si un Etat n'était qu'un vulgaire ménage).

Qui rêvera une vie différente ? Pas les machines à tuer produites en série par DAECH qui profite des circonstances établies par ces sociétés asservies à la production d'argent et de profit pour instaurer un ordre effrayant. Comment fonctionne le cerveau de ces types ? Je trouve imbécile de clamer même pas peur à chaque attentat, chaque meurtre commis. Si, justement, il faut avoir peur. Avoir peur et résister quand même avec solennité et dignité, pas à coups de blagues foireuses destinées à rétrécir l'importance de la menace. Sous-estimer la capacité à détruire de cette inquiétante variété d'êtres humains ne nous donne pas plus de force et ne nous grandit pas. J'aime le sérieux parfois. Adopter l'attitude qui a prévalu avant chaque guerre mondiale (et certainement les autres guerres) en appelant par exemple l'Allemand Nazi de 1939 "Boche" ou "Schpountz" ne l'a pas privé de sa force redoutable. Sans compter, qu'une partie des "patriotes" ne lui a pas trouvé si mauvaise gueule, à ce Schpountz. Et la France s'est retrouvée déculottée et violée jusqu'à l'arrivée des renforts - mus par leurs propres intérêts, pas par grandeur d'âme. La grandeur d'âme ne s'est manifesté qu'à hauteur d'homme, de petits groupes d'hommes (je parle d'Hommes avec un grand H, la lettre capitale étant constituée par les femmes) ; et là encore, ce sont les actions "colibris" (la sentimentalité du terme me rebute mais l'image est efficace) qui ont restauré l'humanité - soigné et réparé l'humanité jusqu'à la prochaine fois. La grandeur des nations, c'est souvent celle de communautés restreintes et persévérantes. On peut dire la même chose de la chute des nations.

Régulièrement, j'ouvre soit au hasard, soit à une date proche du jour où je suis, le journal de Virginia Woolf. L'entrée du vendredi 15 novembre 1918 m'a frappée ; peu de temps après l'armistice et la fin de la première guerre mondiale elle écrivait ceci :

"La paix disparaît rapidement à la lumière du train-train journalier. [...] Au lieu de sentir tout le long du jour et pendant le retour chez soi à travers les rues sombres que toute la population fixe son attention sur un point précis, on sent maintenant que toute la bande s'est égaillée et envolée au plus vite dans des directions différentes. Nous revoilà devenus une nation d'individus. Certains s'intéressent au football, d'autres aux courses, d'autres à la danse - bref, chacun court gaiment de droite et de gauche, se dépouille de son uniforme et se remet à s'occuper de ses affaires personnelles. [...] Les rues sont remplies de gens qui flânent tout à leur aise, les boutiques resplendissantes de lumières. Mais c'est déprimant aussi. Nous avions du moins élargi notre esprit pour envisager quelque chose d'universel ; voilà que nous nous dépêchons de le ramener à l'échelle des chipotages de Lloyd George et des élections générales [...]."

Déclaration de guerre, peu importe la forme qu'elle adopte, ou déclaration de paix c'est tout un : le sens de la grandeur et l'élan qui unit s'émoussent en quelques jours ; nous nous éparpillons de nouveau séduits par nos petits conforts (comme écrire ce journal en chaussettes en buvant du thé au soleil, non sans avoir mis le lave-vaisselle en route).

 

Hier, en entrant dans la salle des profs pour y déjeuner, mes collègues m'ont félicitée. Devant mon air éberlué, elles m'ont annoncé ma promotion à l'échelle des hors classe ; pourtant aucun mérite sinon celui d'avoir tenu comme enseignante pendant trente ans. Satisfaction purement financière donc et je l'apprécie comme il se doit. Même si la fameuse "société de consommation" me dépite chaque jour, j'apprécie l'aisance procurée par un salaire plus confortable : ne pas compter pour acheter un billet d'avion ou installer un poulailler au jardin... Ces derniers temps j'étais prise d'une frénésie de dépenses : livres, déjeuners au domaine de Château la Coste avec ma fille ou à l'hôtel de Caumont avec des collègues, écharpes, pulls, plantes, huiles essentielles, feutres de couleur, laine, fil à broder, cahiers, fruits, légumes, laitages et viandes bios et locaux hors de prix... toutes sortes d'achats qui signent mon appartenance à cette classe moyenne de petits intellectuels à la campagne mais avec des racines citadines, inoffensifs, un peu ridicules pour qui les regarde de loin - les bobos ? Je déteste cette étiquette qui porte en soi la marque du mépris et qui me désigne. Bref avec mon nouveau salaire et l'arriéré qui l'accompagne (?) je vais renflouer mon compte en banque (j'avais vaguement compté sur un à-valoir de la part d'Actes Sud...) et concrétiser mon rêve champêtre de poules et d'oeufs du jardin. J'ai des rêves confortables. Des rêves taillés pour le coin du feu, les crêpes au sucre, le thé, les chats et les livres.

Mais j'ai aussi envie d'un séjour au Japon (ah, la résidence d'auteur à la villa Kujoyama à Kyoto...). Il y a maintenant une vie, j'avais commencé à prendre des cours de conversation en langue japonaise avec Michel Lequeux. Sa mère est japonaise et vit encore là-bas, je ne sais pas exactement où - lui est mort à présent. Je l'ai revu en rêve, plusieurs années après son décès. C'était précisément dans le lieu où nous suivions ces cours ; je sortais de la salle lorsque je l'ai aperçu dans le hall. Intriguée mais pas inquiète j'ai vu qu'il m'attendait et je me suis approchée. "Mais tu es mort, non ? " "Oui, et alors ?" Ce qui était bien de lui de répondre une chose pareille, si bien que que j'ai gardé de cette rencontre dans le monde des songes un fort sentiment de réalité.

 

J'attends toujours des nouvelles d'Actes Sud pour mon troisième roman, Ici-même. Pas de reconnaissance financière, c'est à dire pas de passage du statut d'écrivain dilettante à celui d'écrivain reconnu qui peut se consacrer à l'écriture sans se soucier des factures (eh oui, je considère que c'est important), cela, je le sais. Du moins, j'attends le plaisir de voir mon manuscrit transformé en livre et rejoindre bibliothèques privées et publiques. Plaisir et satisfaction. On me dit que le Corail de Darwin tiré à deux-mille exemplaires est épuisé - plusieurs personnes qui voulaient l'acheter me l'ont signalé. Et je ne l'ai pas vu hier au Bleuet, à Banon. Il ne restait q'un exemplaire des Fantômes de Sénomagus qui prenait la poussière sur une étagère hors de vue et de portée. Dommage, c'est un bon roman. Evelyne Wenzinger me disait cet été qu'elle essayerait de faire passer le Corail en Babel (la collection de poche d'Actes Sud). J'aimerais que ce soit le cas des Fantômes aussi, mais ils ont l'air condamné hélas à un destin d'esprits fugaces et non de revenants !

 

 

 

 

 


23 mai 2015

Gavée, chamboulée

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Secouer la torpeur, lever l'engourdissement. Pendant des mois je me suis gavée jusqu'à l'écoeurement (non, c'est faux...) de séries en langue anglaise. Mon oreille, ma cervelle en sont chamboulées : toutes ces vocalises étrangères à ma langue maternelle, plusieurs heures par jour. Est-ce que cette ingestion de sons, de mots, de tournures, mais aussi les mimiques, les postures, mais aussi les clichés, les images toutes faites changent ma façon de percevoir ce que je suis et ce qui m'entoure ? Sans aucun doute. Ce qui change, certainement, c'est ma façon de réfléchir, de me parler en silence ou de m'adresser aux autres. Je ne choisis pas les mots de la même manière. c'est comme si le flux de mots devait à chaque fois passer le défilé de ma gorge, plusieurs vocables dans les deux langues principales qui sont miennes, mais aussi à l'occasion en espagnol ou en allemand. En un un centième de seconde, il faut choisir ; parfois ça coince, j'en deviens presque bègue.

En ce moment, j'ai la version originale et la traduction en français du roman de Barbara Kingsolver : Animal Dreams. Je vais de l'un à l'autre. Je me suis un peu indignée au début des choix de la traductrice - Guillemette Belleteste . Elle prend tout de même pas mal de libertés, mais au final, son texte est beau. C'est un peu autre chose...

La matinée est douce, peu de vent (enfin un peu de calme). Ce matin j'ai arraché une mer d'épinards montés en graines de leur bac et arrosé. Il faut que je me secoue et mette du paillis, une bonne couche. Les terres mélangées (compost, terreau acheté, terre de jardin, sable de rivière) sont si maltraitées par le vent incessant qu'elles ont un air malade vaguement dégoûtant. Je pense que mon mélange est loin d'être réussi.

Aujourd'hui, pour la première fois, je vais accompagner Fille en voiture, elle sera au volant. Elle a mis longtemps, je trouve, à avoir envie de conduire. Pour moi, grimper dans ma voiture, c'est toujours un fort symbole d'indépendance. Foin du réchauffement climatique, j'aime à penser que si j'en avais envie, je pourrais conduire jusqu'en Italie par exemple, sur un coup de tête. Je ne l'ai jamais fais fait, mais j'aime jouer avec l'idée. Pouvoir partir. Mais je peux le faire à pied !

 

 

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12 mars 2015

Changements d'humeurs

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Hier, je me faisais de la bile, aujourd'hui je me sens plus sanguine. Reçu un message apaisé de MV, je ne m'y attendais pas. Mais pas de ping-pong courriel, le message d'hier m'a donné du grain à moudre. J'attends la farine.

Alors que ce canot-ci est renfloué, voilà qu'un autre coule. La librairie Maupetit à Marseille a ouvert un espace d'exposition et Claire Raphaël, agent de son époux Patrick, peintre, était au stade ultime d'une négociation où les toiles y seraient exposées accompagnées de textes de mon cru, avec lecture par bibi. Mon éditrice, Evelyne Wenzinger, enthousiaste, poussait à la roue ; le directeur de Maupetit a traîné Claire de courriels en coups de téléphone pour terminer sur ce rendez-vous où il lui annonce: je vous reçois pour faire plaisir à Evelyne qui pense du bien de ce projet (elle aime les collisions d'univers, voire les collusions), mais c'est non. Le projet n'est pas dans la ligne de cet espace. Un rapide système binaire au biniou aurait suffi : oui/non. Pourquoi faire perdre son temps aux gens ? Je pense à Claire, son énergie, sa créativité, son souci de la perfection (il faut dire qu'elle est maître-artisan brodeur, dotée d'un talent fou) : elle aurait pu s'économiser ces allées-venues. Patrick et moi, quoiqu'il advienne, avons décidé de réaliser ce travail, il peint, j'écris, on partage nos univers pour le plaisir de voir ce qui va naître. Peu importe le support. Nous trouverons toujours un lieu, virtuel ou non, pour montrer et partager avec des spectateurs/auditeurs le résultat de nos cogitations.

Putain (excuse my French), c'est simple : oui, non.

Il y a tant de moments où la nuance est de rigueur ; or par pure paresse intellectuelle, c'est là que le système binaire prévaut : blanc, noir, vrai, faux, bien, mal. Mais pour un rendez-vous, un déjeuner, une date ?  Où est l'enjeu ?

Claire est très déçue, je la comprends ; hier je l'étais aussi. Patrick me dit d'écouter la chanson de Charlélie Couture : même à Spielberg on a dit non. Oui, se prendre un râteau, ce n'est pas bon. Plusieurs râteaux, ça fait mal. Mais il est vrai, qu'au fil des ans, des oui bienvenus se font plus nombreux.

Passé un moment à observer les oiseaux se disputer les petites pommes du pommier japonais. Hiérarchie stricte, pas de mélange d'espèces - si j'y suis, tu t'en vas. J'écoute les sons qu'ils émettent, de véritables phrases et on sait bien de quoi il est question ; de longs discours qui tendent à démontrer que si l'oiseau est joli, il n'est ni meilleur ni pire que l'humain.

Les chats, eux, se partagent le territoire de notre lit en bonne intelligence - pour une fois. Chacun s'est attribué un coin de nos oreillers pour y répandre leurs poils d'hiver. Oui, je m'en fiche. Oui, j'aime être allongée entre les deux, regarder les oiseaux et revenir à ma lecture ou mon écriture. Je lis un roman édité par l'Aube justement - pas de la littérature, sauf si on prend en compte l'effort de déconstruction pour éviter le récit linéaire - mais un témoignage terrible sur la question des mères porteuses en Inde, des études sauvages sur les embryons humains et d'une manière générale, de la condition des femmes des classes sociales défavorisées ; le bouquin est intitulé "Les origines de l'amour", de Kishwar Desai (bien) traduit par Benoîte Dauvergne dans la collection Aube Noire ; ça se lit comme un polar de bonne facture.

Passée chez Mot-à-à Mot pour le premier tome des oeuvres romanesques de Dostoïevski de 1846 à 1849 traduites par André Markowicz pour Actes Sud. J'ai biberonné de la littérature anglo-saxonne en VO depuis plus de 30 ans, un supplément d'âme russe est nécessaire.

Fille, seule étudiante du spécialiste de sumérien, araméen et autres langues disparues du département de linguistique à l'Université de Provence, travaille jusqu'à 20h sous sa houlette. Les deux autres étudiants ont lâché la rampe avant la fin du premier semestre. Je trouve qu'elle a de la chance : et d'être passionnée, et d'avoir un bon spécialiste dans le domaine à son entière disposition.

 

 

 

11 mars 2015

Message

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Au crépuscule, Place des Martyrs-de-la-Résistance à Aix, un message projeté sur un mur attire mon attention. Lumière entre chien  et loup, ce qui est écrit sur le mur a l'évanescence et la puissance d'un rêve ; mais nous sommes deux à le repérer puisque c'est Fille qui m'a traînée là, un atelier vocal autour du Songe d'une nuit d'été qui sera présenté au festival - la partition de Benjamin Britten. Je cherche des signes partout, et j'ai décidé que ce message, à ce moment précis en était un adressé directement à moi : écris cette foutue scène de ton roman, arrête de tourner autour. Dans mon histoire, je veux raconter cette nuit de pleine lune de juillet 42 où cette oeuvre fut jouée sur une partition de Jacques Ibert. J'y rêve beaucoup. Je lis et relis les articles du site d'Alain Paire, je cherche dans mes notes désordonnées - pourquoi tout est si désordonné : dans ma tête, mes carnets truffés de bouts de papier, de tickets où j'ai écrit trois mots... ça me complique tellement la tâche. Pour les deux premiers romans, j'ai eu la constante impression de marcher dans un labyrinthe ; je me demandais si je n'allais pas tout planter là et ramper vers la sortie en passant sous les haies ; le troisième ne fait pas exception. Mais bien sûr, ce n'est pas possible. Une fois aventuré suffisamment loin dans un labyrinthe, il n'y a pas d'autre solution que trouver le centre puis la sortie. Si bien que je suis dans ma prison verte comme les deux premières fois. Alors je rêvasse beaucoup, longtemps, et j'écris peu à peu en espérant voir le bout.

J'ai chanté. Nous étions nombreux, plus d'une vingtaine je crois, tous des étudiants, et moi, là, au milieu qui avais deux fois leur âge. Cela ne m'a pas émue, mais si leur regard par hasard croisait le mien, il ne faisait que passer. C'était pareil pour tout le monde - la timidité. Fille, Ourson et moi avions un peu l'expérience du chant lyrique - et moi de la chorale puisqu'à l'âge de ces jeunes gens je faisais partie de la Thomas Morley Choir de mon UER d'anglais - collée d'office chez les altos puisque la tessiture de ma voix le permettait. Alors maintenant, je me régale de batifoler avec les sopranos. Et hier, j'avoue l'esbrouffe, une sorte de vanité jouissive (non que ma voix soit intéressante, elle est" brute de décoffrage" !) : tellement tentant et reposant de lâcher la voix, le souffle. Et Britten s'y prêtait merveilleusement. Aujourd'hui, l'adrénaline est retombée, je me sens épuisée, j'ai puisé toute l'eau du puits.

Reçu un courriel de MV des éditions de l'Aube qui ne cache que mon insistance commence à sérieusement les irriter. C'est poli. Il faut dire qu'après deux déjeuners décommandés, j'avais juste envie de m'entendre dire une chose simple : c'est possible ou bien ce n'est pas possible. On peut vous prendre en stage ou pas. Il y a la possibilité d'un poste ou pas. Un truc binaire. Blanc, noir, oui, non. J'ai voulu me montrer "motivée", ce mot à la mode ; je n'ai réussi qu'à harceler. Je n'aime pas attendre. Je préfère le non sans ambage, et hop, je passe à autre chose.

Prof.

Après tout, j'ai réussi à le faire jusque là, je peux continuer, je ne serai ni la première ni la dernière. Je me complique la vie pour rien. C'est vrai quoi. Travailler ici ou là ne changera pas qui je suis, aller ici ou là ne me fera pas sortir de mes frontières. Ailleurs, l'herbe a la même couleur, il faut l'admettre.

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10 février 2015

Un texte germe

 

Métamorphose inachevée 3

Tableau inachevé, anonyme, communiqué par Gilles Eichenbaum (garbage.com)

La toute première version d'une partie des "Fantômes de Sénomagus". C'est étrange de le lire, si longtemps après : il m'appartient sous la forme d'un vieux souvenir, comme celui d'une très vieille femme, dans une autre vie peut-être.

 

 

Dans la bibliothèque Inguimbertine

 

Dans la bibliothèque Inguimbertine, le silence se palpe sous forme de grains de poussière ténus qui flottent serrés les uns contre les autres dans les stries de soleil. Les ombres intermédiaires poussées par les murs chargés de rayonnages ne laissent qu’à peine deviner les formes qui habitent la salle de lecture. Des meubles, quelques humains épars, moi, la poussière des siècles si épaisse qu’elle ralentit tout, les mouvements, la respiration, même la pensée. J’attends mes documents.


Ma grand-mère m’a recommandé de laisser les morts avec les morts, mais c’est parce qu’elle n’a pas envie de découvrir des histoires de filles engrossées, d’enfants abandonnés dans les hospices, de paysans faméliques qui ne possèdent pas la terre qu’ils travaillent. Il n’y a pas de seigneurs ni de gentes dames qui nous ont transmis leurs gènes, mais des journaliers, quelques métayers, de loin en loin quelques gros paysans aisés qui possèdent terres et bâtiments, pas mal de filles mères et des histoires quotidiennes que les années ont polies, concentrées en épisodes poignants ou drôles. Des histoires comme celles de cette Rosalie Condamin, épouse Manon, qui abandonne son enfant dès la naissance et qui retourne le chercher à l’hospice deux ans après, une fois mariée. Je l’imagine espérer deux ans durant amasser assez d’argent, trouver un homme qui l’aime et l’estime assez pour la prendre elle et son petit garçon. Et puis il y a cette histoire d’un homme qu’on a pendu deux fois le 28 décembre 1695 sur le parvis du Palais des Papes.

« Voilà le registre pour l’année 1695, et aussi les carnets des Pénitents Noirs pour la même année.  Si vous voulez bien signer ici ? »

 

La bibliothèque Inguimbertine est un abri, un abri sûr, où le bruit du monde est assourdi, étouffé dans la poussière des pages, des siècles. Que m’importe ma propre histoire au regard des milliers d’autres histoires, terribles ou insignifiantes, inscrites là, dans la mémoire des hommes pour les siècles et les siècles. Je me perds dans l’encens des manuscrits, je m’y promène comme de crypte en crypte, à la recherche de la foi et de la ferveur. Qu’est-ce donc qui a poussé tous ces hommes et toutes ces femmes à vivre, à laisser ces traces inouïes, indélébiles, la plupart du temps à leur insu ? Azalaïs avait-elle aussi peur que moi d’être vivante et de mourir aussi ? Est-ce d’elle que je tiens ce geste d’enrouler une mèche de cheveux autour de mon index, lorsque je réfléchis ? Quels traits me viennent d’elle ? J’imagine que lorsqu’Azalaïs fut découverte inanimée dans la cour de la Bastide des Bois cette nuit de grand mistral glacé, un peu avant qu’Antoine-Marie ne soit charrié à la potence, le choc d’être ramenée au monde sensible fut si violent, que les ondes en descendent encore le fil des générations pour m’atteindre et s’imprimer en un geste machinal, un écho, un vague son lointain, enfoui, loin, loin dans ce que je suis.

 

 

 

 

Antoine-Marie, personne ne s’étonna vraiment lorsqu’on le pendit. Ce qui étonna, c’est qu’on le pendît deux fois.

 

 

Cette nuit, le mistral s’est levé. La Bastide du Bois affronte les tourbillons et les rafales rageuses comme autant de poings qui cognent les volets et les secouent à les arracher. Azalaïs, son enfant dans le lit avec elle, pressée, serrée dans le sommeil serein de la petite, toutes ses pensées transies  autour de la seule note stridente du vent.

 

 

Sur la place, devant la potence, la foule assourdie, énervée par les bourrasques brutales, la peau rougie et engourdie, observe la corde qui fouette l’air, bat à grands coups secs l’assemblage de poutres qui va porter tout à l’heure le corps d’Antoine-Marie. Un grand soupir s’exhale des bouches, se mêle au vent, des cris et des murmures montent lorsque le bourreau paraît ; un tout jeunot, pour qui c’est la première pendaison et qui marche à la potence avec l’arrogance de l'enfant qui s’en va faire pour la première fois, seul, une besogne d'adulte. Comme il ne fait pas mine de se presser, ni même de remarquer la présence d'un pénitent noir qui veut attirer son attention, quelques paysans au premier rang commencent de le huer : quelques quolibets isolés d’abord, et puis des injures et des crachats. La poignée de soldats qui accompagne le bourreau regarde l'assistance d'un œil morne et l'un d'eux remue vaguement son mousquet en direction de la foule, mais il n'est visiblement pas convaincu de l'utilité de son geste pour restaurer un semblant de calme. Enfin le pénitent noir s’approche tout à fait du bourreau, lui empoigne fermement l’épaule, se penche à son oreille et siffle de rage contenue :

« Oh gamin, tu vas me laisser voir ton condamné, il a le droit de me parler. Tu sens encore le lait, même si tu as déjà du sang sur les mains, je pourrais te casser la tête comme une coque de noix si tu ne t'actives pas plus que ça."

Le pénitent a les mains rudes et rêches et son habit impressionne le petit bourreau ; la foule se met à rire de voir le corps dégingandé du jeune bourreau plier tel un roseau sous la poigne du pénitent qui le domine de plus d’une tête et pour échapper à l’embarras des moqueries, craignant le tumulte de la meute excitée par le mistral et l’attente, il tire l’homme à sa suite, le faisant pénétrer par une petite porte s’ouvrant à la gauche du grand portail du Palais des Papes, et conduisant dans la cour où attend le condamné.

 

 

 

Dans le chemin pierreux qui renvoie la chaleur du jour, deux silhouettes avancent sans se presser. Azalaïs remet une mèche trempée de sueur sous le bonnet de coton blanc amidonné avec soin. Elle est un peu rouge, la montée vers la Bastide du Bois est rude, même si aujourd’hui elle ne porte aucun panier. Les chiens vont et viennent, langues pendantes, se poursuivant, faisant fi de la chaleur de cette fin de journée. Dans un moment, le soleil disparaîtra au bout de la Durance et l’air fraîchira sensiblement sur ce contrefort du Luberon. Antoine-Marie se penche vers Azalaïs  et murmure quelques mots à son oreille. Elle sent la tiédeur humide de l’haleine effleurer son oreille et sa gorge la serre. Antoine-Marie se redresse, prenant son temps. Elle est toute étonnée de cette attention, surprise que sa vie morne et molle de jeune veuve, mère d’une petite fille, en soit ainsi éclairée, une promesse de lumière et de douceur et la fraîcheur encore, qui anime et éveille les sens. Elle parle, pour dissiper cette langueur qui la vole à elle-même.

 " Vois ! Nous y sommes. Tu te reconnais ? Il y a des années que tu n’es plus monté jusqu’ici. Il n’y a personne qui viendra te chercher là, tu seras bien tranquille, va ! "    affirme Azalaïs. Elle ajoute après un temps de silence :

" J'aime cet endroit."

Au détour du chemin qui commence à bleuir, une masse trapue se matérialise à la gauche de peupliers aux reflets métalliques. Sous le ciel pommelé de nuages légers, le souffle intermittent du vent qui se lève lutte contre l’assaut bouillonnant des plantes. Les lavandes et les romarins repoussent de leurs petites racines têtues l’ombre minérale de la maison. Le lierre s’insinue dans les crevasses des murs ocres. Les lignes moussues du toit se prêtent paresseusement aux caresses des pins et la façade s'alanguit dans un bosquet dense de chênes verts. La maison baigne son reflet tout entier dans un petit lac aux eaux si limpides qu’on distingue au-delà de l’image  de la bâtisse le lit brun de végétation pourrie et l’éclat fugitif d’une perche. Le soleil disparaît soudain et l’endroit semble frémir dans la lumière mauve. Antoine-Marie s’arrête et pose les paniers qu’il portait pour Azalaïs. Il regarde le lac, la maison, la femme brune à ses côtés. Il lui a fait un brin de cour pendant tout le chemin ; Antoine-Marie, les femmes, il ne peut pas s’empêcher de les vouloir toutes. Même celle-ci, qui lui a toujours paru si sévère, toujours à faire passer les devoirs avant les plaisirs. Jamais il n’avait pu lui parler aussi longtemps qu’aujourd’hui. Il n'a plus vraiment envie de lui faire la cour comme aux autres. Elle rit trop doucement, elle l’écoute trop bien, ses yeux sont trop grands, trop noirs, trop doux, trop sérieux. Antoine-Marie, pour la première fois de sa vie, se sent intimidé. Le Jean a accepté de le cacher après le pillage de la Chartreuse de Bompas parce que l’autorité et les exigences du prieur de Bompas sont devenus insupportables, et beaucoup pensent la même chose en menant qui leur chèvre, qui leurs paniers de topinambours, qui leurs pièces de lin à la Chartreuse, sans oser broncher. Mais quand quelques fortes têtes ont voulu défier le prieur, Jean n’a pas voulu participer à l’expédition ; il envie la folie d’Antoine-Marie et tout de même, pour faire un geste, sa rébellion à lui, il a envoyé sa fille le chercher sous couvert de vendre du miel et du fromage au marché. Antoine-Marie restera pour un temps à la Bastide du Bois, en attendant de partir vers Forcalquier en suivant les crêtes du Luberon.

 

 

 

Antoine-Marie

Antoine-Marie

Antoine-Marie

Les deux noms ainsi accolés font une litanie, une prière qui coule sans cesse d’entre les lèvres d’Azalaïs . Pieds nus sur les dalles de pierre de la cuisine, elle tourne comme une bête folle en répétant ces deux noms comme un charme, un talisman précieux qui le sauverait, le lui ramènerait.

Antoine-Marie, pleine de grâce, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Azalaïs bondit à la porte de la cuisine, repousse les forts verrous et sort dans la cour où le souffle puissant du mistral s’empare de la frêle chemise de lin blanc et la fait battre autour de son corps transi, sentant à peine la glace coupante qui lui pénètre la chair. Le linge bat comme l’aile d’un grand oiseau. Azalaïs hurle le nom d’Antoine-Marie, mais l’haleine et le nom se perdent au vent qui fourre son poing violent dans la bouche de la pleureuse et arrache les sons avant que la prière pour le salut du supplicié puisse être dite entière.

Sur le parvis du Palais des Papes, Jean de la Bastide des Bois, le visage blême, les lèvres exsangues, voit le jeune bourreau lutter contre le vent et le poids d’Antoine-Marie pour pousser celui-ci à reculons le long d’une grossière échelle. Le vent fouaille la corde et le bourreau fait tout son possible pour s’en emparer et se maintenir en équilibre lui et son condamné . Le grondement qui emplit la place monte des platanes tordus par le souffle puissant et affolant du mistral et les bouches gelées de l’assistance. Certains sont là, à bader, et la lutte du bourreau contre l’air sauvage du mistral constitue d’intéressantes prémisses au spectacle du corps qui bientôt luttera contre la mort : pleurera-t-il, appellera-t-il sa mère arrivé en haut de l’échelle comme le braconnier de la semaine passé ? Lutterait-il longtemps ? D’après ce qu’on disait du bonhomme et de ses exploits lors du pillage de la chartreuse de Bompas, il y avait fort à parier que la camarde  aurait du fil à retordre. Et il y a ceux qui ragent sourdement contre la tyrannie du prieur de Bompas qui écrase Caumont et les alentours de son avidité. Le mistral dissimule cette haleine de colère qui monte, mais la pensée des maisons, des granges et des champs brûlés de ceux qui de prés ou de loin avaient aidé les rebelles tord le ventre de beaucoup.

 

 

La porte de la cuisine qui bat réveille Jacques Manon, le valet, qui dort dans une pièce au-dessus de l’écurie. Il se lève péniblement en maugréant ; se penchant par la lucarne, il voit Azalaïs étendue dans la cour, baignée par la clarté tranchante de la lune, et le mistral semble s’acharner à vouloir emporter dans ses bras d’air et de poussière la forme inerte, privée d’esprit. Jacques se précipite et le vent lui arrache la lourde porte des mains, lui laissant une rude traînée d’échardes dans les paumes.

 

 

Le bourreau parvient à passer le nœud coulant autour du cou d’Antoine-Marie ; il dégringole l’échelle à demi aveuglé et assourdi par la cagoule noire que les rafales plaquent contre sa tête. Avec peine, il fait basculer l’échelle, luttant contre le poids du vent et du condamné mêlés, et les pieds nus d’Antoine-Marie battent désespérément l’air. Il est jeune et solide, il mettra du temps à mourir puisque le bourreau n’est pas parvenu à lui briser le cou en poussant l’échelle avec assez de force. Certains badauds rugissent de plaisir, les amis d’Antoine-Marie frémissent. Soudain, l’échafaudage de poutre tremble sous une bourrasque plus terrible que les autres et l’édifice s’écroule avec le corps encore vivant du condamné. La foule trépigne et se remet à hurler et à injurier de plus belle le bourreau maladroit. Jean joint les mains, se rendant compte qu’Antoine peut être gracié. Aidé d’un acolyte et du pénitent noir, essayant d’éviter les cailloux qui commencent à pleuvoir, le bourreau traîne le condamné dans la cour intérieure alors que les soldats maintiennent la porte ouverte, se souciant peu de devoir affronter la foule rageuse. Jean se précipite pour savoir si Antoine est toujours vivant, pensant que c’est une manifestation de la grâce divine, pour récompenser le courage du jeune homme qui a quitté l’abri sûr de la Bastide du Bois afin de pas risquer la ruine de la ferme et de ses habitants quand les recherches menées par les hommes du prieur de Bompas se sont faites plus pressées et plus sauvages. Mais des ouvriers sortent et sous la conduite du jeune bourreau, ils essayent de remonter l’assemblage de poutres qui supporte la corde. Des cris et des jets de pierres accompagnent la tâche. On se moque de la maladresse du bourreau, mais surtout la grâce pour le condamné est réclamée avec de plus en plus de véhémence. Le jeune bourreau, laissé seul pour exécuter cette condamnation de routine, ne sait que faire . Il essaye d’afficher la détermination et l’autorité requises par sa fonction, mais un gros galet de Durance le frappe en pleine poitrine et l’envoie titubant contre la potence. Il se redresse tant bien que mal, et fait signe d’aller chercher le condamné. Jean interloqué, se précipite en criant

« Et la grâce ? Salopiot, la grâce ! »

La foule et le vent mugissent. On remonte le condamné, et un des ouvriers aide le bourreau à s’assurer de la corde, puis réalisant ce qu’il fait, il saute à bas de l’échelle d’un bond, laissant le bourreau accomplir seul son office. Un caillou bien ajusté vient frapper le bourreau à la tête, il tombe, s’agrippant à la taille  d’Antoine-Marie, l’entraînant dans une chute brutale. Rarement pareille boucherie s’était produite. Une femme se met à vomir, tombée à genoux. Mais la réparation de fortune ne supporte pas le poids des deux corps et la potence s’écroule complètement. Jean, le curé et le pénitent noir se précipitent et dégagent Antoine-Marie de dessous le corps étrangement affalé du bourreau en  le repoussant brutalement à coups de pied . Antoine respire encore, faiblement, les yeux révulsés, la peau du cou meurtrie et déchirée. Les trois hommes le soulèvent ; on n’entend plus que le mistral hurler dans les platanes de la place du Palais du Pape, la foule se tait. Quelqu’un a la présence d’esprit de s’emparer de la charrette qui emporte la dépouille des condamnés et on y jette Antoine-Marie, sans que les soldats fassent mine de vouloir s'en mêler ; après tout, peu leur chaut de se faire écharper pour un cadavre qu'on emporte.

 

 

Dans la bibliothèque Inguimbertine, les pages tournées des carnets jaunis froissent délicatement l’air. Je n’arrive pas à trouver la mention du décès d’Antoine-Marie Silvy le 28 décembre 1659 ; en revanche, pour la même journée, j’y vois le décès de Jean Ripert, bourreau de son état, à l’âge de 19 ans. Je scrute l’écriture fine et serrée, les abréviations cabalistiques pour trouver la date exacte du décès d’Antoine-Marie, mais au 31 décembre 1659, il n’y a toujours rien.

 

 

Sur le banc de pierre chauffé au soleil de mai, encadré de genêts éclatants et de lavandes grises, un homme de grande taille, le visage curieusement tordu, comme inerte sur tout un côté, surveille deux enfants, une fillette brune et un plus petit qui essaie de se redresser sur ses jambes malhabiles. Il tombe et commence à pleurer . Antoine-Marie se penche avec raideur vers le braillard et le réconforte doucement, d’un filet de voix éraillé, très bas, très doux. Azalaïs revient du potager, un gros panier de raves terreuses qu’elle porte contre sa hanche. Elle sourit.

 

 

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03 février 2015

Mains de sage femme

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Au marché, le marchand de fruits me fait cadeau d'une mangue trop mûre. Je la pèle, détache la pulpe, découvre un noyau rugueux, couvert de fibres, une sorte de mont de Vénus blond. Je le passe sous l'eau claire, le brosse et laisse sécher. Une petite idée de sculpture sur noyau pour plus tard. Mais le lendemain, je découvre une fente qui s'élargit. Avec délicatesse - et la pointe d'un couteau - j'extrais une amande énorme, repliée comme un foetus, prête à germer. Alors je la plante au chaud et j'espère un bébé manguier pour dans quelques mois.

Aujourd'hui, pas un seul des flocons de neige promis. M'en fous, j'attends quand même, ça me distrait.

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01 février 2015

Derrière le miroir

NON

Fille en Islande est partie randonner à cheval pendant près de six heures ; selon la météo, petite neige, -1, un peu de vent : l'expérience totale. Pendant ce temps je stérilise sa chambre : je suis une mauvaise mère, je n'ai plus passé la porte de son antre depuis qu'elle a 15 ans ; mais là, à sa demande, nous avons demonté son lit-mezzanine (d'ailleurs, s'il y a des amateurs, il est nickel, toutes les pièces sont numérotées et il est gratuit !). Donc grand ménage . Je ne suis pas du genre à lésiner : j'ai viré tout ce qui était au sol sur son bureau (une strate de plus ou de moins, ça ne fera pas de différence et ça l'occupera en rentrant de voyage). Ensuite, machine à vapeur, aspirateur, huile coude... la chambre paraît plus claire, plus grande, plus...agréable. J'ai d'ailleurs installé là mon petit lit pour éviter à Bernard mon sommeil erratique et mes humeurs d'(im)patiente en cours de sevrage de Prozac impossibles à exprimer. Et dans cette chambre qui sent la verveine (oui, oui), j'ai trouvé des pastels à l'huile (normal, il y en a un plein tiroir) et sur un de mes petits carnets, j'ai tenté de reproduire une affiche du théâtre de la Criée dont j'ignore l'auteur et auprès de qui je me confonds en excuses (si jamais il reconnaît l'affaire). C'est moche, mais qu'est-ce que ça fait du bien de dessiner après n'avoir plus tenu un crayon depuis mes dix huit ans...

Sinon, je fais des ouvrages pour dames, ça calme aussi ; ceux-là sont pour Fille, mais je n'oublie pas mes autres promesses (j'ai besoin de beaucoup de calme).

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27 janvier 2015

Les petits mots gentils

 

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Merci Béa, merci Pomponette, merci Toni : vous êtes adorables !

Aujourdhui je suis cuite, j"ai voulu frimé en briquant la maison de mes parenrs et en cousant des mitaines pour ma mère. Si vous êtes sages, je vous en ferai aussi...

Alaïs arrivée saine et sauve en Islande dit que les flocons ont la taille de boules de neige là-bas...

Bon, pas la force de presser mon cerveau pour une phrase mémorable, alors juste douce nuit.

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25 janvier 2015

Le message du castel

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Dans le cadre de la thérapie par les arts manuels, cet aprés-midi, des amies chères m'ont entraînée dans l'atelier de Gérard Gazeau, à Grambois, en pleine cambrousse, pour y apprendre à confectionner un castel. Adeptes de la taille 36, cessez de lire.

Des amandes grises, c'est à dire avec leur peau, réduites en poudre, du sucre glace, de la farine, un soupçon de lait, des oeufs battus en neige ferme qu'on incorporera ; le tout mélangé, étalé sur 1cm d'épaisseur cuira 40 minutes à 150° (à surveiller selon les fours, la pâte doit rester ferme à la pression du doigt mais ne pas sécher).

Entre temps, discussions qui n'ont rien à voir avec le castel lui-même mais d'autres techniques pâtissières qui établissent une convivialité rassurante (les apprentis djihadistes, leurs instructeurs, les politiciens sans compétences, les financiers cupides, les économistes qui nous prennent pour des imbéciles, devraient plutôt se lancer dans la pâtisserie et la cuisine, ça nous ferait des vacances).

La crème au beurre pralinée : du beurre, de la praline, un caramel cuit au petit boulé (117°) ; je suis très fière de moi, j'ai osé pratiquer la "cuite", c'est à dire plonger ma main dans une jatte d'eau froide, plonger pouce, index et majeur en un centième de seconde dans le sucre bouillant , replonger les doigts dans l'eau pour en tester la consistance. C'était la phase juste avant le petit boulé, du nom délicat de morve dont c'est l'exacte consistance... Même pas mal. Nous disposions tout de même d'un thermomètre digital parfaitement au point pour les moins casse-cous.

Esuite battage des ingrédients, poème mousseux et odorant. Restait l'étape du montage, pas si simple, mais j'aime bien cette phase lente et sereine du décor. Pour un peu, je dirais que les gestes s'apparentent au cadrage minutieux, au choix de la lumière, en photographie (je ne suggère même pas l'idée de Photoshop... mais au fond, pourquoi pas : c'est juste que je ne sais pas m'en servir).

Inutile de dire que le cher Gérard nous avait recommandé un déjeuner léger sans dessert, thé ou café - il nous avait préparé une assiette de douceurs, du café (moi j'ai pris un thé très doux du nom de ma chanson préférée "Summer Time").

Parfois, le bonheur, c'est simple. Et l'ingrédient de base indispensable, c'est le partage. Si notre civilisation doit être sauvée (je préfère le terme améliorée), c'est par le partage que nous y parviendrons. De petites communautés pleines de bonne volonté, pas toujours d'accord sur les façons de procéder, mais dans la volonté inébranlable de l'échange, la discussion et le partage.

Qui veut un bout de gâteau ?

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23 janvier 2015

Métamorphose

 

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Dormi avec Pif le chat ; ça ne le dérange pas que j'interrompe ma lecture au creux très creux de la nuit ; de plus, il est très civilisé en ce moment : il m'a tirée d'un rêve dont je ne sais déjà plus ni le le contenu, ni les contours à huit heures : pas de quoi le houspiller. C'est peut-être à cause du litre d'infusion de persil (plein de vitamine C) ingurgité chaque jour ces derniers temps que mon sommeil change... Impossible d'avaler les bassines de thé au lait auxquelles j'étais accoutumée - j'ai l'impression qu'on me fore l'estomac au marteau piqueur. L'homme préfère reposer sur le canapé. Son sommeil est fragile aussi et je ronfle comme une locomotive à vapeur. Le malheureux, il avait épousé une princesse et je me suis métamorphosée en crapaud. Heureusement Colette admirait les yeux dorés de ces bestioles et l'Homme m'assure que je suis un beau crapaud ; c'est déjà ça.

Dans les carrés de potager installés au printemps dernier, il subsiste un artichaut qui a prit des proportions épiques, six plants de fraisiers et un océan de persil dru et vert. Aujourd'hui, je projette d'amender la terre, ne pas la labourer afin de ne pas bousculer la faune minuscule qui contribue (ou non) aux futures récoltes. En bon professeur, je suis de nouveau hors service mais deux point positifs : j'ai achevé les grandes lignes du programme, j'ai un remplaçant qui a pris le relais tout de suite et j'oubliais, je bénéficie de deux assistantes américaines pour entraîner mes ouailles à la conversation. Hier soir en passant devant le lycée de Pertuis à 5 heures, les dizaines de cars scolaires, les centaines d'élèves, les hurlements, les bourrades que filles et garçons s'administrent, le sol jonché de détritus m'ont donné l'impression de boire l'une des potions d'Alice et de rapetisser à toute vitesse - mais je n'étais pas au pays des merveilles. Pourtant j'allais bien mieux, mais sans doute le sevrage du prozac n'est pas anodin. J'ai fait un tour aux urgences il y a trois jours, et le psy de garde m'a conseillée un court séjour à la clinique de Saint Rémy de Provence, pour passer le cap de Bonne Espérance. Occuper l'esprit par la musique, les arts plastiques, la peinture, l'écriture, vaincre la phobie du bruit et de la foule... Il n'y a que des femmes (Van Gogh et son oreille sont partis depuis longtemps), les séjours sont brefs, mais bien sûr, l'angoisse ambiante générée par les médias, sans compter les emmerdements habituels, la petite taille de la structure et son absolue beauté ne me laissent pas beaucoup d'espoir d'aller y traîner mes guêtres, fût-ce une dizaine de jours, pendant que Fille explorera l'Islande. Nous avons joint Ölof, la jeune femme avec qui nous avions échangé nos maisons en juillet 2008. Elle et Fille sont ravies de se retrouver ! Je me souviens des nuits blanches, du lit recouvert d'un édredon blanc, de l'eau soufrée, des paysages martiens et les lacs bleus fumants.

 

A l'intérieur de mon organe principal (le cerveau ? celui qui me permet de traiter les données du monde perçus par mes sens, à l'intérieur de mon moi, mon surmoi et mon ça), je voudrais être cette femme. C'est moi, prise par ma tendre cousine (il n'y a que le regard de l'affection invétérée qui est capable de prendre ce genre de photo), un merveilleux jour d'automne dans la haute vallée de la Clarée.

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Cliquez sur cette minute de poésie impromptue et désopilante.

 

 

 

 

 

 

 

 

22 janvier 2015

Insomnie

 

aaah

C'est fou comme la maison est tranquille - dormeurs silencieux enfouis dans leurs rêves et leur couettes. J'occupe le lit seule, du côté gauche (les habitudes sont indécrottables), justement parce que le sommeil je ne le trouve que de façon erratique. On ne va pas priver de repos mon compagnon de vie, le jour et la nuit. Il en a bien assez à supporter, lui qui ne parle pas mais ne ressasse pas moins.

Je suis contente d'avoir un chat près de moi, un clavier pour écrire, d'anciens carnets à relire et Les pissenlits de Kawabata ça occupe tout l'espace disponible de mon cerveau. Pendant la journée je m'oblige à me lever et je reprise des chaussettes, couds des boutons, enfile des perles, découpe de la feutrine pour confectionner des mitaines. J'envisage le repassage. Activités thérapeutiques.

Hier, c'était la journée de la gentillesse et c'était réconfortant. On devrait décréter ce jour obligatoire tous le temps. S'ennuierait-on ?

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18 janvier 2015

Facebook

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Facebook, c'est un outil. Un outil à perdre du temps : je ne dois pas bien m'en servir. On y lit des nouvelles intéressantes en fonctions des pages auxquelles on s'abonne, mais on ne peut éviter les commentaires vides de sens, les injonctions, les discussions stériles, surtout par temps de tempête où la production d'ordure et d'imbécillités bat des records - alors que les gens qu'on aime, finalement, se font rares ou tout petits. Donc pour la troisième fois (c'est la bonne), je trucide un avatar. Une mort lente pour ma Lucie Muir que j'aime (j'avais du plaisir à emprunter son personnage pour ciculer dans ce labyrinthe), mais ce n'est pas une agonie, juste un effacement, un feu qui s'éteint tranquille dans sa cheminée en quatorze journées, a fortnight, comme disent les anglophones (ils sont pragmatiques, les anglophones, deux semaines ne font pas quinze jours comme le répètent sans y penser les francophones dont je suis, mais bien quatorze).

Terminé, je ne procrastine plus sur ce mur opaque ; je procrastinerai sur mon blog lorsque j'en aurai envie comme aujourd'hui. J'y écrirai ces riens qui aident à vivre : aujourd'hui, j'ai scié un tronc de chêne mort depuis longtemps, lui, pas comme ma Lucy Muir ; le tronc était dur comme du fer, mais j'y suis arrivé et dans mon poêle, l'une des bûches brûle, sereine. C'est que le temps s'est rafraîchi, la neige est proche. J'aimerais qu'elle s'approche encore plus près.

Autre petite chose : j'ai peint en bleu, à la bouillie bordelaise, les troncs d'oliviers, de citronniers et d'un oranger sur lesquels les chats ont fait leurs griffes. Pansement, l'infirmière au jardin. Les gredins me suivent, satisfaits d'eux.

Autre petite chose, je rentre l'abutilon qui trouve les nuits trop fraîches désormais ; il rejoint les citronniers et l'oranger : eux sont en train de préparer une explosion de fleurs. Je leur donnerai de l'engrais et j'aurai de beaux citrons, ça j'en suis sûre, je n'en suis pas à ma première récolte. Pour l'oranger, il me faudra le convaincre, mais je ne maîtrise pas bien les arguments dont il me faudrait user. A la fin de l'été il a produit des oranges de la taille d'une bille - elles ont jauni et sont tombées. J'espère mieux cette saison.

Autre petite chose - j'ai cuisiné des navets pour la première fois autrefois qu'en soupe ou en mélange dans les couscous. Je les ai cuits avec de l'oignon, du miel, de l'huile d'olive et du cumin. C'est bon. J'ai aussi mis un pain d'avoine à lever. Là, c'est le moment de le pétrir une deuxième fois avant le repos de deux heures et puis ouste, au four.

Je mange mon repas en écrivant ce billet, tout refroidit.et ça m'est égal. Je goûte à la tisane de marjolaine, j'avais envie d'essayer, elle pousse à foison sur le pas de ma porte. Je lui trouve un léger goût de champignon. Il paraît que cette herbe à la propriété d'effacer tous les chagrins, et aussi les rhumatismes.

Je lis Les pissenlits de Kawabata. Splendide. Une conversation minutieuse, des souvenirs échangés, entre une femme qui vient de confier sa fille à un institut psychiatrique et le jeune homme qu'elle aurait dû épouser, fiancé malheureux.

Je contemple mon manuscrit. C'est comme une histoire que je me raconterais pour m'endormir.

 

Je meurs d'envie d'une surprise heureuse, de celles qui relancent la machine. Mais il me semble, avec un demi-siècle d'expérience, qu'il n'existe pas de surprise dont on a soi-même creusé les fondations, sueur au front. Et là, je n'ai pas trop de force pour manier la pelle et la pioche. J'aimerais une retraite dans un lieu calme, sans personne dont j'aurais à me sentir responsable : une bulle dans le temps et l'espace.

Tiens, il pleut. S'il pouvait neiger cette nuit.

 

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11 janvier 2015

Les lendemains

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Ce matin je déjeune de pain libanais, de fromage grec, d'une orange espagnole et d'un oeuf français (de mon village). Tiraillée entre contradictions, j'ai envie d'être recluse - ne pas entendre ou voir ce qui m'offense - et d'être ouverte à tous les courants qui me traverseront - réagir. Alors je choisis la via media, je lis, j'écris : recluse, ouverte.

Hier, j'étais à Marseille pour satisfaire mon besoin de partager ma peine. J'étais libre à ce moment, et je m'en foutais de prêter l'oreille aux clivages et aux injonctions diverses qui m'auraient portée à participer à la marche de dimanche. Pourquoi ne pas participer aux deux, d'ailleurs ?

Ces personnes assassinées  sont autant de jalons de ma formation intellectuelle, ils font partie de qui je suis ; évidemment, j'ai mes préférences : je me sens plus en phase avec Bernard Maris que Wolinski, mais ce n'est pas ça qui importe. Bernard Maris me fait réfléchir, Wolinski me fait rire. Au-delà, je ne veux rien savoir. Leurs idées me suffisent.

Pendant trois jours, je me suis arrimée à la radio, internet, la télévision comme à des bouées. Ce que j'y cherchais, c'était d'une part des faits, et d'autre part des retrouvailles avec les autres êtres humains en deuil. Oui, ça m'a fait du bien d'entendre John Kerry s'exprimer en un français parfait pour dire le soutien des Américains ; oui ça me fait plaisir que Barack Obama écrive Vive la France au bas du registre de condoléances à l'ambassade. Oui, ça me fait du bien de voir les unes des journaux à travers le monde qui en majorité expriment deuil et colère. Oui, je grince des dents quand je vois les réactions de la Russie et de la Chine qui affirment entre les lignes que si les responsables politiques avaient mieux encadré la liberté d'expression, nous n'en serions pas là. Ah, ça, bien sûr. Nous n'en serions pas là, mais nous serions dans un ailleurs à la Orwell ou la Huxley. De toute façon, les idées, comme l'eau, trouvent toutes les fissures pour s'infiltrer et couler quand même.

Liberté d'expression. Quelle équation complexe à inconnues multiples. Est-ce qu'on peut tout dire, tout exprimer, tout dessiner ? Est-ce qu'on peut s'exprimer de toutes les façons possibles ? Faire une caricature, écrire des livres d'économie, écrire des romans de science fiction ou d'anticipation, de fiction tout court, faire la grève, s'immoler, arroser à la kalashnikov d'autres êtres vivants, torturer, emprisonner, crier du haut d'une tribune, voter, pianoter derrière un clavier d'ordinateur ? Bien sûr que non.

Non. Tout ce qui incite à la haine et au meurtre est un crime qui doit être jugé avec solennité ou en utilisant l'humour - deux façons d'introduire une saine distance afin de peser la valeur de ce qui est exprimé avec ce qu'on peut de sagesse. Toute expression qui porte atteinte au vivant est inacceptable. Voilà, c'est simple. C'est compliqué. Les assassins sont poursuivis, ils sont tués. Une part de moi approuve, une part de moi regrette un procès en bonne et due forme (après on opposera à ce désir le principe de réalité, les conditions de détention, les regroupements d'assassins... c'est vrai).

Les lendemains commencent à arriver. Bien sûr dans le cortège, il y avait des gens bien - ceux qui s'opposent farouchement à la violence et au fanatisme - et des crétins - ceux qui disent ces melons il faut tous les foutre dehors, si on n'acceptait pas autant d'immigrés chez nous, ça ne serait pas arrivé. Dans les collèges et les lycées, des mômes peuvent dire que les assassinés n'ont eu que ce qu'ils méritaient. Ce ne sont sont pas des gens bien. Ils sont horribles à voir et entendre. Il y a les indifférents qui courent les soldes, il y a les apeurés qui se calfeutrent, il y a les profiteurs qui s'emparent de la tragédie pour assurer leurs arrières, il y a ceux qui bêlent au complot et à la manipulation de l'opinion. Il y a les je-suis-meilleur-que-tout-le-monde-et-je-vois-plus-loin-que-le-bout-de-mon-nez qui clament et voilà, parce que l'horreur débarque chez nous, on en parle et pendant ce temps on ne parle pas des meurtres à l'autre bout de la planète.

Alors je conseille un petit livre édité au PUF, plein d'humour désenchanté et de lucidité, intitulé "Les lois fondamentales de la stupidité humaine" par Carlo M. Cipolla, illustré par Claude Ponti. L'une des lois stipule que l'individu stupide est le type d'individu le plus dangereux. Il ne faut pas se leurrer, les individus stupides sont légion. Il y a aussi une légion d'individus à l'intelligence négative qui l'utilise afin d'asservir les individus stupides. Et l'intelligence positive, elle n'est pas acquise de manière définitive ou même continue : il faut lutter pour s'en approcher, il faut combattre pour ne pas la perdre, et malheureusement on perd parfois ; il ne faut pas baisser les bras, on en a besoin pour lutter contre les malfaisants stupides.

Aujourd'hui le vent comme un ressac pousse ses rafales tièdes en plein hiver. Des nuages denses et gris pèsent sur la hure du Luberon. Avec mon appareil photo, je tente de capturer les images de deux arcs-en-ciel, pâles mais larges.

Le vent chassera les nuages et les arcs-en-ciel, la terre tourne et moi individu de l'espèce humaine, j'accomplis le petit travail que je me suis choisi librement, j'écris, pour le meilleur et pour le pire. Je suis vivante. Je suis tous les innocents claquemurés, torturés, zigouillés peu importe la raison (aucune n'est plus juste ni plus noble qu'une autre), je suis Charlie.

 

07 janvier 2015

Charlie Hebdo - les beaufs sont barbares et dangereux par les temps qui courent

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L'épouvantable visage de la bêtise et de l'ignorance.

Ces hommes n'ont pas tué des salopards mais des êtres généreux qui luttaient pour garder les yeux et l'esprit ouverts.

La seule chose à faire, c'est de ne pas lâcher l'affaire, continuer à être des citoyens libres, enseigner, écrire, dessiner, réfléchir et faire réfléchir. Je vais lever mon stylo avec ceux de mes compagnes et compagnons d'écriture,ça fera un pont pour passer au-dessus des eaux troubles du pièges tendu par ces terroristes : créer la peur de l'autre, de l'arabe, du musulman, citoyen français comme les autres. Pas de guerre civile, pas de haine, de la fraternité et une lutte sans merci contre les terroristes islamistes. se souvenir que la France est une république laïque, que les affaires de l’État sont séparés de celles de l’Église depuis 1905, pour notre plus grand bien.

 

J'écoute la voix de Bernard Maris...

Je suis en colère.

Tarés.

Fille qui était petite lors de l'attentat du 11 septembre et qui nous avait vu bouleversés sans trop comprendre me dit que pour elle, ce soir, c'est un choc semblable qu'elle éprouve. J'espère que la colère et l'envie de résister l'emportera, pas la crainte ni le repli.

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Charlie

 

Être hébété par le visage monstrueux de la bêtise et de l'ignorance. Il est insupportable ce visage. Aux stylos, aux crayons, citoyens.

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18 octobre 2014

Petit monde

L'oeil de l'eau

Certains jours les bords du monde se rapprochent ; on dit alors qu'il est petit. Aujourd'hui, de leurs vociférations, les pêcheurs contiennent ma course de palmipède dans le périmètre intérieur de Bayou la Bonde. Je reste une heure dans l'eau réchauffée par une combinaison pour la première fois de l'année. L'été traîne et pourrit, l'automne peine à prendre ses quartiers de jour. C'est la nuit que l'humidité descend, plus que le froid. Les arbres conservent leurs feuilles, vertes et figées malgré des pluies soudaines, des rafales de vent du sud. La lumière réchauffe jusque tard encore et l'heure d'hiver fait partie de ces dispositifs superflus et si peu naturels qu'on oubliera dans quel sens il faudra mettre les pendules, comme chaque année depuis au moins 30 ans.

Hier soir, à la librairie un peu en avance pour une réunion informelle de libraires et de lecteurs, je revois une jeune femme, Elise. Elle était en première et faisait partie d'une troupe d'élèves que nous avions rejoints pour une semaine de festival en Avignon lorsque je l'ai rencontrée la première fois. Elle me reconnaît d'abord. Je suis heureuse de la voir, énergique, enjouée, curieuse, comme elle m'était apparue alors, il y a quatre ans. C'est étrange tous ces jeunes qui nous rejoignent parmi les adultes ; ils changent plus que nous.

Je suis de nouveau en vacances. J'ai tenu plutôt ferme ; le plus dur est fait. J'avais oublié à quel point on était essoré d'énergie, d'envies et de désirs à la fin d'une journée de cours. Je réserve mes soirées à la lecture ( El Llano en llamas de Juan Rulfo et Géographie de l'instant de Sylvain Tesson) et les séries (The Good Wife). Mais aujourd'hui, comme un rituel, je reprends l'écriture. Ce n'est pas un mauvais système : mon oeil et mon oreille sont renouvelés. J'aimerais avoir fini, c'est trop long - ma pensée va plus vite que mes doigts. J'ai déjà en tête une autre atmosphère, des pièces d'un nouveau puzzle se rassemblent sans que j'y prenne garde, comme aimantées.

 

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