Portes et Miroirs, tome II

19 mai 2012

Trop dormir

Lili

Je suis effrayée mais ça ne m'inquiète pas.

Je n'ai jamais su faire une valise alors j'emporte tout au cas où.

Je m'inquiétais de ne plus dormir ou de rêver que je ne dormais pas. A présent je rêve que je dors à tout instant du jour et de la nuit, ça me fatigue.

Hier sur le talus j'ai cueilli des hampes d'une variété de sauge dont j'aime le bleu et je laisse les graines tomber dans une assiette. Sur ce même talus, je crois reconnaître un plant de datura, petit.

Je lis L'agression, une histoire naturelle du mal de Conrad Lorenz avec un plaisir que je ne dissimulerai pas. Tout à l'heure j'irai à la librairie acheter le dernier essai de Nancy Huston, Reflets dans un oeil d'homme. Mon entourage féminin pousse les hauts cris lorsque j'affirme que je ne vois pas de différence entre le diktat de la mini-jupe et celui de la burka. J'ai envie de savoir comment l'une de mes "soeurs" aînées perçoit ce reflet des femmes dans l'oeil du mâle, loin des années 70.

Je suis satisfaite d'être un animal comme les autres. Se dire humain, c'est juste une façon de parler. Les chatons nous suivent comme leur ombre, et nous parlent.

Je vais aller dormir debout au bord du lac en écoutant de la musique.

Le corail de Darwin a rompu les amarres quelques voyageurs à son bord. J'attends des nouvelles de leur arrivée, comme une mère.

 

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07 mai 2012

Changements

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Aujourd'hui le temps est partagé entre lycée, lecture, écriture, soins à toutes les âmes (enfin surtout les estomacs) dont j'ai la charge. Chaque minute est d'autant plus précieuse.

Changement de président hier. Si j'étais sûre que disparaissent des sphères d'influence les Besson, Hortefeux, Dati, Guaino et autres Sarkozy... Quelle sera la première mesure symbolique de François Hollande ?

La pauvre chose grise se remplume et ressemble de moins en moins à un chiffon frippé ; ce sera même un beau matou. Lorsqu'il est arrivé, il avait les coins de la bouche baissés - pas du tout l'air satisfait que les chats repus arborent d'ordinaire, sourire contenté au visage. Mais ce matin, il me semble que le coin droit de sa bouche se relève. Son miaulement redevient normal ; il avait dû s'époumoner, hurler à s'en faire péter les cordes vocales si bien que lorsqu'il se manifestait on avait l'impression qu'une porte grinçait quelque part dans la maison. Ses frères et soeurs de lait maternisé Biocanina le rassurent sans ménagement : ils l'entraînent dans leurs jeux de chat, en sarabande, et à la fin de leur java, ils tombent endormis où ils sont...

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03 mai 2012

Le coeur bat

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Je lis, je farfouille dans les images, des personnages passent, dévoilent un pan de vie, et vont se ranger sagement dans un tiroir ou un fichier.

Hier séance de shiatsu chez Isabelle dont les mains me font du bien et les paroles m'émeuvent. Elle me raconte la fin d'une histoire que j'avais besoin d'entendre. A elle je me plains de mon corps qui ne cesse de vouloir dormir au point qu'à toute heure du jour je me roulerais en boule, par terre s'il le faut, sous un meuble, derrière un canapé, n'importe où je pourrais m'adonner au sommeil à l'abri des regards. Pourtant, ce matin, après Isabelle, je suis sortie de mon lit à 9h30, une prouesse par mon temps qui court.

Au sujet du Corail de Darwin je reçois un commentaire que j'attendais en me retenant de respirer, celui de Chistine Le Boeuf. J'aspire une large goulée d'air et de nouveau retiens ma respiration. Bien sûr, le silence prolongé me torture à petit feu, le commentaire unique sur une particularité du vocabulaire et rien sur les 389 autres pages et les 99% de la 390ème, me jette dans un abîme de doute. Même l'éloge me pétrifie. Mais enfin, la mère Allègre, es-tu idiote ou quoi ?

Heureusement il y a les chatons. Ils réclament la compagnie autant que le lait à présent. Ils font d'extraordinaires compagnons de sieste/lecture/écriture. Les aînés, Lili et Garfield leur donnent des coups de patte lorsqu'ils outrepassent leurs droits et franchissent des frontières impalpables à mes doigts.

Il me revient le souvenir de la scène finale des Visiteurs du soir de Carné, les amants embrassés, pétrifiés, dont le coeur bat sous la pierre et le diable dépité qui les frappe. Oui, le coeur bat même sous la pierre.

Ce soir, après son travail, Chantal arrive avec une pauvre chose grise, un chiffon de poils, l'oeil collé, la peau déshydratée. Ni une ni deux, Alaïs et moi faisons le bib et les premiers soins d'urgence : au bout d'une heure le petit sauvé des cités, après avoir bu, pissé tout son saoûl et même manifesté son aise en jouant un peu s'est endormi dans le panier, niché sur une bouillotte emitouflée d'un pull. Le roi n'est pas son cousin... Même Bernard n'arrive pas à faire la tête. Il peste seulement contre les trois chattes sauvages sur la terrasse qui ne se laissent jamais caresser.

Chantal se demande ce que l'absence d'empathie envers un animal signifie. La conversation reste ouverte mais nous affirmons que l'empathie est une qualité vitale, l'une des multiples facettes de notre intelligence, et qu'en faire preuve à l'égard d'un animal, ce n'est pas en priver les êtres humains. Il est même possible que des enfants impliqués auprès de leurs animaux dans le cadre familial soit plus aptes à développer un degré important d'empathie.

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26 avril 2012

Nouvelles en vrac, surtout des livres

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Jeudi - nuages au ciel, bourrasques de vent, température douce : inutile de laver vitres ou voitures (non que j'en ai eu l'intention...), mais puisque je ne vais pas en Afrique, l'Afrique va sans doute venir à moi sous la forme d'une ondée de sable rouge. J'aime ces petites portions de désert voyageur. De quelles routes ou pistes, de quelles dunes ou regs viennent-elles, qui y vivait ?

Ce matin le facteur amène un carton de volumes tout frais du Corail de Darwin. Il vient rejoindre le carton de Mistral noir  arrivé vendredi. Avec Le Parler Moscato du trio Alaïs Clouchoux/Pierre Chavagné et Vincent Moscato, nous pouvons ouvrir une annexe de la bibliothèque de Cabrières. Ce matin une libraire au nom d'héroïne, Elmone Treppoz de L'Etourdi de Saint Paul à Lyon,  m'annonce qu'elle va lire le Corail de Darwin ce soir... Une autre aventure commence : la rencontre avec les lecteurs et ça me fait quelque chose, oui. Enfin plus que ça.

Ce matin, pendant qu'Alaïs fait une dernière course avant son départ à Londres cet après-midi avec Matthieu, je passe un moment chez un autre libraire, Mot à Mot ; je repars avec dans mon panier London Orbital de Iain Sinclair recommandé par mon éditrice, L'Oeil du léopard de Henning Mankell parce que depuis son Profondeurs je suis devenue une inconditionnelle de cet auteur, et deux revues - le n°3 de Feuilleton et le n°1 de WE Demain (une revue pour changer d'époque proclame sur fond d'or la couverture).

Hier, belles rencontres, projets de visites et douce après midi au Mas Martin ; l'amitié continue rassérène. 

Les chatons continuent de nous époustoufler.

Je confie mon appareil photo à Alaïs pour sa virée londonienne : elle est consciente de mon sacrifice pélicanesque et me promet tout ce que je veux... c'est que je tiens à sa petite taille, sa sobriété, la qualité de son optique. Mais bon, que ne fait-on pas pour ses marmots !

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21 avril 2012

Vivre dans la cité, c'est ça la politique

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Demain je vote pour Eva Joly - pas pour les Verts - parce que c'est une femme intègre, parce qu'elle est ouverte, parce qu'elle est intelligente, parce qu'elle est capable d'empathie - tout ce qui manque aux autres candidats. Ensuite je voterai blanc. Il y a longtemps que la politique exercée par les politiciens et politiciennes de tout bord ne me propose aucun projet auquel je souhaite adhérer : pas d'élan, pas de plan de construction. Alors, la politique, c'est tous les jours quand je me lève pour faire le prof, quand je me lance dans un potager avec mes élèves, quand j'assiste à des spectacles, quand je lis, quand j'écris.

Ecrire. Hier j'ai découvert mon deuxième roman dans le bureau de mon éditrice ; ça m'a fait quelque chose.

Les chatons trouvent normal d'avoir trois mères.

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14 avril 2012

Allergiques au Mignon et aux Bons Sentiments s'abstenir

Illusions_et_Lili

Ce matin, Alaïs photographie Lili.

Dans la semaine, j'essaie de convaincre certains adultes et adolescents que le harcèlement scolaire n'est pas qu'une phase dans le développement des petits d'hommes. J'essaie de convaincre les adultes qu'il ne s'agit pas simplement d'une affaire de morveux et d'hormones. J'essaie d'agir, mais c'est difficile d'être intelligent dans ce domaine. Intelligent et efficace pour longtemps, sans perdre de sa bienveillance et de son intégrité.

Jeudi, nous partageons nos premières salades au lycée - une grande tablée d'élèves et de profs. Au soleil, heureux d'être ensemble assis à une table installée devant notre potager.

A Pâques, dans la haie, j'ai trouvé des chatons de lait. Comme je ne suis pas allergique au mignon, je les adopte.

Alaïs a signé les premiers exemplaires du Parler Moscato avec ses co-auteurs - Pierre Chavagné et Vincent Moscato. Un grand merci à Pierre et Flore qui témoignent leur confiance à notre petiotte... ça l'aide à grandir. Tiens, elle aussi était victime de harceleurs à l'école. J'aimerais croire que mon engagement contre ce fléau ne dépend pas seulement de mon enfant.

Allergique_au_mignon

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26 mars 2012

Mots justes

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Chez le garagiste je m'applique à dire : Ma voiture a un problème de turbo et non J'ai un problème de turbo.

J'ai sincèrement tenté de suivre la campagne électorale. Il m'en est venu la tentation de m'initier à la pêche à la mouche. Je cherche quels haïku je pourrais inscrire sur mes bulletins de vote à la place du nom des candidats. J'explore les mots justes.

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25 mars 2012

Le parler Moscato et l'illustratrice candide

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Alaïs, bien qu'à ma connaissance elle ne fume pas le cigare, suit avec zèle le principe de longévité édicté par Winston Churchill : No sport. Ce qui ne l'a pas empêchée de poser son regard candide sur l'univers du rugby et de s'atteler aux 55 illustrations du Parler Moscato qui sortira début avril aux Editions du Rioumard et dont les auteurs sont Pierre Chavagné et bien sûr Vincent Moscato... Pour en savoir plus sur l'aventure du livre cliquez ici !

Alaïs et Vincent Moscato signeront l'ouvrage à Toulon le 12 avril, à la librairie Charlemagne.

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18 mars 2012

Récits

 

Il pleut, je lave des verres, je lis.

J'ai eu envie d'un feu dans le poêle et les chats m'en sont reconnaissants - Lili étalée de tout son long à l'endroit le plus chaud, le gros Garfield en boule, pas très loin. Ses pattes tressaillent, il tètent d'invisibles mamelles, en rêve, tête renversée, effroyables canines à découvert.

Qui voudrait d'une suite ininterrompue de journées épiques ? Pas moi.

J'ai lavé des verres, il pleut, je lis - Celles qui n'ont pas écrit, récits de femmes dans la région marseillaise de 1914 à 1945.Ces tesselles de vie m'intéressent autant que la manière dont elles ont été recueillies. Au sein d'une étude universitaire menée par Anne Roche et Marie-Claude Taranger, des étudiants ont interrogé leurs grand-mères et leurs arrière-grand-mères. Je suis fascinée par la manière dont toute tentative de mettre en mots est un exercice de funambulisme entre fiction et réalité. Selon que l'on s'adresse à son petit-fils ou sa petite fille, selon que la conversation soit purement l'effet du hasard ou convoquée par une enquête ethnologique, que l'histoire soit dite, transcrite mot pour mot, ou toilettée pour faciliter la tâche du lecteur et la chose racontée se révèle autre, les lignes tremblent et lire entre elles relève de la plongée en eaux profondes. Qui peut dire que la vie la plus simple, la plus étale en apparence n'est pas digne d'attention et d'émerveillement ?

 

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05 mars 2012

Elle a tellement grandi

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Je range, je peste. Ma fille laisse traîner ses projets artistiques partout dans la maison, je fais des petits tas des feuilles où elle a pris des notes, tracé des croquis, je m'empare d'un rouleau où elle a calligraphié un texte - il y a encore les traces des repères qui restent à effacer, je me dis sapristi, quelqu'un va renverser du thé ou du café dessus, un chat va s'y vautrer, et puis je lis ce qu'elle a choisi de calligraphier :

La cathédrale, antipode du mouvement, est symbole d'immuable, de stabilité, d'immobilité pesante autant que fascinante. Les bâtisseurs se sont-ils inspirés de certains lieux que la Nature aura façonnés ? En Islande, terre chrétienne et païenne, il n'existe qu'une cathédrale construite de la main de l'Homme, car là-bas, la Nature se réserve le droit de modifier son oeuvre à tout moment. Ses lieux de recueillement sont les plaines, les montagnes, les glaciers, les champs de lave, les forêts... l'éphémère. Ici, la cathédrale est aussi éphémère que peut l'être le passage des saisons. Le mouvement, c'est le temps.

Alors que ces dernières semaines je me figeais hors du temps, je sens une onde sismique se propager de ce texte à mon coeur qui se remet à battre. Il me semble que j'arrive à prendre une inspiration alors que j'avais le souffle coupé depuis des jours et des jours. Je veux lire le livre d'où ma fille l'a extrait, je suis fière qu'elle ait pu le choisir. Tu me passes le bouquin, fille ? Il est midi, elle prend son petit déjeuner, il y a des miettes partout. Elle me regarde et tout à coup je m'aperçois qu'elle a les larmes aux yeux (plus tard, elle proteste, mais non, j'avais les yeux collés, je venais de me réveiller). C'est de moi,elle dit.

Elle a tellement grandi. Je renonce à ranger, pourquoi perdre son temps. Je viens plutôt écrire ici, dire à cette enfant, cette jeune femme, que j'aime tout d'elle, que je l'aime, et pas seulement parce que c'est ma fille mais parce que c'est une belle personne.

 

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14 février 2012

Normal

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Vendredi - je fagote dans les bois. Les forestiers ont élagué, taillé et passé une drôle de machine munie de mâchoires comme une chenille géante qui laisse derrière elle les branches en charpie. A l'odeur je reconnais le cade, le pin, le chêne vert. Je remplis mes sacs, mon poêle apprécie et ronfle en se gonflant de chaleur. Le ciel uni pèse sur les cimes et soudain se déchire en lambeaux soyeux. Le silence crisse, en quelques minutes un cocon feutré est tissé, tout est blanc, on ne voit rien à dix mètres. C'est tellement beau que j'ai envie de m'assoir sous un arbre pour écouter. Je le fais. Et puis mes fesses gelées me ramènent à la prosaïque raison, je regagne la voiture et me laisse glisser jusqu'au village - je passe juste à temps, les quelques voitures qui arrivent après moi ne peuvent déjà plus gravir la côte. En une heure nous sommes transportés dans une contrée étrangère, le plein hiver : février, normal.

Ce qui n'est pas normal, c'est que pour dégager 1 centime de bénéfice de plus au profit d'actionnaires invisibles, on prive de leur emploi des millions de personnes. J'ai toujours considéré que le travail avait une double fonction - produire biens ou services, et aussi répartir les richesses. Outre qu'il faudrait redéfinir le terme de travail et prendre en compte beaucoup plus d'activités qu'on ne le fait pour estimer la fortune d'une nation, il faudra se pencher sur une nouvelle manière de répartir les ressources. Il n'est pas normal que faute d'un salaire décent des femmes et des hommes dorment dehors en hiver : ce n'est pas normal. Ce ne sont pas la saison, la neige, la glace, le dérèglement du climat qu'il faut blâmer  - l'hiver, il fait froid, ça c'est normal. Que les faiseurs de nouvelles (difficile de les désigner du terme journalistes) en fassent un spectacle d'apocalypse pour dédouaner ceux à qui la crise profite, ça m'irrite. Encore un terme devenu trop normal : je l'entends depuis que j'ai l'âge de 10 ans, ça fait 40 ans... En attendant, dimanche, les canards patinent sur le lac. La neige révèle des sentiers secrets, des bestioles autrement discrètes ainsi que leurs usages. J'aime l'hiver.

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04 février 2012

Les enfants et les matriochkas

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Reçu deux photos - Sylvie et ses deux frères, Pierre et Philippe - l'une prise sans doute fin 1961, Sylvie au centre assise dans son landau, souriante, légèrement soutenue par son frère aîné ; l'autre prise ces jours-ci, en noir et blanc aussi. Sylvie est toujours au centre, toujours souriante, toujours légèrement appuyée sur l'un de ses frères, le cadet cette fois. Qui de nous trois a le plus changé demande-t-elle ? Mes trois cousins, les frères et soeurs de mon enfance unique. Pour les cinquante ans de Sylvie, je lui ai offert une photo où nous posions devant le Kodak de mon père. Elle, l'air sombre d'une enfant sauvage ; moi, à la dernière seconde je me gratte le nez à l'aide du coquelicot  censé dissimuler mon sourire de lait édenté - à quatre ans je me suis cassé la figure dans l'escalier de la terrasse chez ma grand-mère paternelle. Qui a changé le plus ?  Qui a changé ? Mais plutôt où sont ces enfants ? Sont-ils en nous (l'image de la matriochka chère à Hubert - oui, en lui je percevais le petit garçon, huit ans, parfois, les cheveux ébouriffés, les dents en pelle à tarte ) ?

Ces enfants-là, il faut que les adultes que nous sommes songent à les retrouver de temps à autre, pour les rassurer, les bercer, les serrer contre soi.

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03 février 2012

De l'autre côté

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Ce matin passage des Alpilles - la température est la même qu'au pied du Luberon, quatre misérables degrés au-dessous de zéro ; du ciel sans frontières déboule un mistral furibard et le soleil étincelle comme une lame de couteau.  Les cyclamens et les héllébores n'ont pas encore gelé tout à fait mais les tiges, translucides par endroits, présagent la transformation des plantes en délicats objets de verre.

Déjeuner avec Christine, c'est bon de la revoir.

Je ne me souviens plus de ce que tantôt je voulais écrire ici . J'y pensais tout à l'heure, en conduisant. J'y pensais même si fort que tout en respectant (je crois) les règles élémentaires du code, j'ai emprunté une rue dans un village que j'avais pris pour Cadenet... l'itinéraire habituel  a fini par révéler un lieu très différent de ce que j'attendais. Pas un panneau, pas un nom, pas même un repère à l'horizon pour me renseigner sur l'endroit. Je me suis tout à fait perdue. Le soleil se couchait dans mon dos, j'ai filé plein est. Mérindol, voilà où j'étais, à 15km au moins de Cadenet. L'aventure m'a fait oublier ce qui me faisait cogiter si intensément... ça ne devait pas valoir le coup.

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02 février 2012

Les heures et les jours

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Est-ce que les jours d'écriture n'ont pas d'histoire, Hubert ? Si pourtant, les menus évènements continuent d'advenir, je les remarque mais ne me souviens pas de tous, c'est impossible. C'est tout l'intérêt du livre de raison, comme celui que tiennent mes parents depuis 1971. Au sujet des livres de raison, dans un entretien avec une journaliste de Télérama, Nathalie Crom, l'écrivain Pierre Bergougnioux dit ceci :

C'est vouloir follement conserver la mémoire d'un certain nombre de faits qui, de prime abord, semblent peu importants. Il eût été plus simple et reposant de s'abstenir. Mais ce qui peut m'inciter à tenir ces carnets est que je me défie de celui que je suis aujourd'hui, et que je crédite celui que je serai demain d'un discernement supérieur. Je postule que, peut-être, celui que je serai demain trouvera profit à reconsidérer ce qui a en partie échappé à celui que je suis aujourd'hui. Et accèdera, par ce moyen, à une compréhension plus exacte, plus précise de cette étrange affaire que c'est de vivre.

Oui, étrange affaire.

Ce matin je me suis demandée si dans dix ans je me rappellerai le rouge-gorge, plumes gonflées, boule grise et jabot ardent, perché sur le pommier du Japon à la fenêtre de ma chambre. Moi enfouie sous la couette, la neige, le ciel troué par les cyprès dont on ne voit plus la flèche et lui, sautillant de branche en branche, piquant dans les pommes naines trop dures pour son bec. Ce sont des graines qu'il faut que je répande, pas autre chose. Des graines et du gras pour les oiseaux.

Ces Oiseaux que nous avons montrés à Alaïs hier soir pour la première fois. La fameuse scène devant l'école où les corneilles se rassemblent derrière Mélanie Daniels qui ne se doute de rien, s'impatiente seulement de l'interminable comptine alors que nous spectateurs avons envie de la secouer et de lui crier de s'enfuir - Hitchcock et son art du suspense, ça marche à tous les coups.

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24 janvier 2012

Résurgence

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Cabrières d'Aigues, Pierrelatte, Montpellier, Toulouse, Tarbes - samedi en fin d'après-midi, coup de fil aux copains pour annuler des retrouvailles, je  conduis ma mère  chez son frère pour un autre genre de retrouvailles. Sous la terre fraîche, les chrysanthèmes de l'automne prochain dorment encore, nous espérons ne pas devoir en acheter un pot supplémentaire cette année.

J'écris, pas sur les confitures, mais sur des histoires qui reparaissent de façon inattendue, comme les sources résurgentes. Pourtant, c'est la saison douce amère des marmelades d'orange.

Mistral bleu ce matin, pas comme le Mistral noir de Bernard qui paraîtra sans doute au mois de juin. Demain il fait un saut à Paris pour signer un contrat, et discuter d'une commande pour un autre texte. Alaïs aussi est à l'honneur avec ses illustrations : en février, un recueil de contes et légendes abritera deux de ses dessins, et le livre qu'elle a illustré pour Pierre Chavagné est en bonne voie.

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20 janvier 2012

Black ice

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10 janvier 2012

Modernité

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Ma batterie est à plat, l'alternateur faiblard - en douceur j'essaie de le relancer.

La jeune femme qui sert à la boulangerie cherche en vain les quatre baguettes bien cuites que je préfère - la plupart des clients choisit son pain blanc et mou. Elle me déniche trois baguettes à la croûte brune, épaisse et craquante et reste hésitante pour la quatrième. Elle s'éclipse et revient avec deux baguettes de la couleur et texture voulues mais elles ont le défaut de ne pas avoir la même forme que les autres : plus longues, plus minces, le bout (la baisure) arrondie au lieu de carré... Je vous en donne deux pour le prix d'une, me dit-elle. Me voilà bien contente, cette longueur et cette minceur m'assurent d'un bon croustillant, les baguettes, c'est vraiment comme ça que je les préfère. Je lui en demande d'autres, elle refuse. C'est que, me répond-elle, d'habitude, quand elles n'ont pas la bonne forme, on les jette... La bonne forme ?

Comme dit Philippe Meyer, nous vivons une époque moderne.

Avec mes classes je travaille sur les Freegans, ces personnes qui justement font les poubelles et soustraient au gaspillage général de véritables trésors de fruits, légumes, conserves, produits emballés que les magasins déstockent. On me dit qu'il en coûte 35€ d'amende, et que lorsque les magasins découvrent que l'on se sert dans les poubelles, ils les cadenassent ou déversent de la javel. L'époque est vraiment moderne et les réserves des Restaurants du Cœur à l'étiage.

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27 décembre 2011

On dirait que...

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Certaines choses ne changent pas. Il y a toujours des enfants qui jouent dehors, même s'ils sont moins nombreux qu'avant (se méfier de la pollution et des pédophiles sans parler du grand méchant loup), et toujours les jeux sont rythmés par la même incantation : on-dirait-que...

Je ratiboise un genêt avachi sur une cytise et je les entends, ces enfants - on dirait que les parents seraient pas là et on les chercherait et on serait seuls...non, non, on dirait qu'on irait dans un pays étranger et on serait seuls... J'aime ces didascalies enfantines qui construisent l'univers du jeu avec sérieux, lui donne du champ, de la profondeur. Elles donnent tout à voir, à entendre, à comprendre, les personnages présents ou absents, les noms, les prénoms, le jour et l'heure, un solide décor théâtral indispensable pour s'enraciner dans la fiction. Souvent le jeu se résume aux seules didascalies - pendant toute l'heure où j'ai bataillé avec le foutu genêt il n'a pas été question d'autre chose qu'une litanie de ces on-dirait-que prononcée avec gravité par chaque gosse, leurs indications scéniques s'ajoutant, se retranchant, se superposant, se contredisant, le but du jeu n'étant que de décrire l'univers où ils vivent pendant le temps qu'ils le décrivent.

Je ne fais pas autre chose quand j'écris - je joue à on-dirait-que...

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24 décembre 2011

Promesses

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J'ai les mains dans la farine, la tête ailleurs.

Dans l'huile dorée que je verse sur la farine je célèbre l'été dernier et la cueillette de cet automne dans notre jardin. Dans la pompe  à la fleur d'oranger qui lève près du poêle je célèbre la gourmandise et les goûters partagés, dans la pâte d'amande que je pétris et façonne en calissons je célèbre la longue lignée des cuisinières et cuisiniers qui m'ont transmis cette incomparable friandise douce-amère.

Ce n'est pas Noël que je célèbre - bien que baptisée, communiée, la tête farcie de superstitions échappées de la Bible, les belles fictions - j'échappe au mystère de la Foi et je m'en réjouis. Les campagnes diverses et variées quelque soit le nom du candidat au trône céleste, je m'en bats l'oeil  - et le monde irait un peu mieux si nous étions plus nombreux dans ce cas. Pourtant mon univers n'est pas vide : j'aime parler aux cailloux, je rends hommage aux arbres, aux plantes, à la petite martre que je n'ai pas écrasée alors qu'elle traversait devant mes roues hier à la nuit tombée.

Je fête l'espoir du renouveau, la lumière qui prend des forces, le cycle bienheureux des saisons, la promesse des jardins.

Entre deux fournées, je lis Confession d'un ange, une nouvelle d'Hélène Dassavray - une merveille (Hélène, et aussi la nouvelle),  parue dans la revue La souris déglinguée mais aussi à découvrir dans son blog. Une phrase qui fait tilt dans ce texte pétillant et profond tout à la fois :

On n'enseigne pas aux femmes la connaissance de leur puissance, l'univers entier n'a pas fini d'en souffrir.

Douce nuit à toutes et tous.

 

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23 décembre 2011

Avant Noël

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Du mistral à 50 km/h annoncé hier, pas de trace. Le voisin brûle des herbes et la fumée monte droite au ciel, bleue contre bleu. J'expédie de menues corvées et file au lac me changer les idées. Je m'installe sur un tronc recouvert d'eau la saison dernière et j'examine les messages laissés par un organisme inconnu de moi, calligraphie minutieuse. Il fait chaud et dans une anse abritée j'entends les canards qui battent l'eau à grands coups d'ailes. Je ferais bien une sieste sur la berge déserte mais j'ai moi aussi une liste à rédiger. J'examine diverses choses, je pèse et soupèse. C'est bien plus tard, lorsque j'ai repris ma déambulation en plein soleil que s'impose la solution à mon problème.

Je reçois une lettre de C. qui me touche.

Je commande un livre qui traite des possibilités de reconversion des profs et de bilan de compétence. Dans l'enseignement, ce que j'aime c'est enseigner. Je déteste tout le reste, les tâches administratives, la course aux projets, les dossiers bien gras à remplir, les réunions parce que c'est la mode, le mot problématique employé là où problème suffit, les terrains minés et les égos des adultes.  Or c'est ce reste là qui prend la majeure partie de mon temps de travail - je ne veux pas me plaindre, mais je réfléchis à ce que je pourrais changer, étant bien entendu que l'écriture ne nourrit pas son auteur !

Posté par brigitteallegre à 20:10 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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