Portes et Miroirs, tome II

Soliloques, apartés, parenthèses et signaux de fumée

20 décembre 2009

Paris

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A Paris, il neige et pour la première fois de ma vie je déteste ça : les chaussées sont dégagées et les voitures roulent confortablement, les trottoirs sont recouverts de boue noire et glacée, je marche en Japonaise sur ses socques. Par l'intermédiaire des panneaux lumineux, la mairie de Paris annonce la couleur : à elle les chaussées, aux riverains les trottoirs. Je vais à pied de la gare de Lyon à la gare d'Austerlitz, je croise nombre de SDF assis sur des morceaux de cartons détrempés, l'un d'entre eux dispose d'une minuscule tente, un autre est allongé sur une bouche d'air chaud. Je pense à Riga où il fait -20° et je me demande ce que sont devenues les tentes devant l'église orthodoxe. Il est 13h ici,  il doit faire -2° , il neige doucement : que se passera-t-il cette nuit ?
Je voulais me promener au jardin des plantes, au musée, à la ménagerie - déception, tout est fermé par souci de la sécurité des visiteurs... je manque me briser la cheville sur le trottoir en remontant vers la rue Mouffetard. J'ai lu une histoire à Alaïs qui s'appelait La sorcière de la rue Mouffetard. Un vieux monsieur m'arrête : Comptez-vous aller au cours ?  Non, je ne crois pas, non. Tant mieux, il est annulé. Et il repart satisfait - de quel cours parlait-il donc, à qui s'adressait-il ?
Je fais partie des heureux de ce monde, je me rends à une réception à la Conciergerie pour la parution de 100 Monuments / 100 écrivains. J'arrive vers 19h 30, je ne reconnais personne et je fais le tour de la salle que je découvre pour la première fois. Je suis impressionnée par la marque de l'inondation de 1910, mon imagination me représente immédiatement les tourbillons d'eau grise entre les ogives, malgré la somptueuse décoration de fleurs suspendues dans des bulles de verre et les images des bâtiments du patrimoine projetées sur les murs ; les discours qui se succèdent  éteignent les images importunes, j'en suis heureuse, je commençais à grelotter malgré la chaleur. Jean-Marie Blas de Roblès me trouve, il me présente à sa compagne Hélène et sitôt le discours de Frédéric Mitterrand terminé nous échangeons nouvelles et potins. Que diable a dit le Ministre ? Rien qui ne sera dé-dit le jour suivant par un autre. J-M mieux habitué que moi à ce genre de réunion me présente aux uns et aux autres, des projets farfelus s'élaborent - donner une suite aux 100 monuments en écrivant des textes sur le patimoine érotique par exemple (que pourrons-nous donc visiter ?) Carole Martinez veut que nous donnions des voix aux fantômes des châteaux, bref le champagne fait son effet.  Je rencontre Gauthier Morax qui regrette qu'Hubert ne soit pas là mais je ne vois pas Robert Badinter. Il faut dire qu'il y a du monde  et mes cordes vocales ne tiennent plus le coup, je m'en vais avant minuit en renonçant au restaurant au Châtelet, J-M essaie de me convaincre, se moque de mes croassements, ce sera partie remise. 
Il ne neige plus, je contemple les berges, les ponts blanchis où le reflet des reverbères allume des feux oranges, l'eau noire qui coule lentement. Il n'y a pas grand monde dehors, je rentre à mon hôtel en supputant les heures de retard de mon train demain. Je mesure la différence entre les conversations que nous avons eu à Riga (était-ce  l'âme balte, le balzam noir ?) et celles à Paris. Je n'ai plus qu'un filet de voix, il me faut un thé bouillant...

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Londres

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La température sibérienne et le mistral provençal ont sublimé la neige, il n'en reste presque plus trace dans le jardin.
J'ai rêvé cette nuit, de cela je me souviens et c'est bon signe : je refais surface lentement, abandonne la fatigue derrière moi ; mon corps n'est cependant pas verbe, il n'est encore qu'adjectif : alenti. Je ne peux toujours pas chanter Singing in the Rain sous la douche, ma voix me refuse ce service, aussi je ne dis rien, je lis et j'écris. J'utilise même des châtaignes en conserve que j'avais pour en faire des confitures, et si je mets le nez dehors c'est pour aller chercher des bûches. Au loin, j'entends les pétoires des chasseurs, c'est  la passée,  l'heure où certains oiseaux, les grives, je pense, rentrent au nid.  Le soleil s'abaisse sur l'horizon : à la lumière rasante, passage dans l'autre monde en technicolor, il manque une bande son pour renforcer le lyrisme de cette grande tradition cynégétique. Pourquoi est-ce que la pêche ne me fait pas du tout le même effet ?
De Riga je reçois ce matin la photo d'un pêcheur serrant à bras le corps une carpe en armure d'or : elle est pêchée deux fois par an pour la conduire d'un lac à un autre, villégiatures d'hiver et d'été. L'étreinte est tendre, amoureuse presque. Je n'imagine pas un chasseur serrant ainsi lièvre ou sanglier endormi pour le transporter en lieu sûr.

Dimanche dernier, lorsque l'avion a décollé de Riga enneigé, sitôt le plafond de nuages franchi, je me suis trouvée en plein soleil, pendant les trois heures du vol pour Londres. Sans autre forme de procès, je me suis endormie - je suis capable de m'endormir n'importe où, de me réveiller en un clin d'oeil et d'être alerte, complètement, une nature de chat bien commode en voyage. Les images et les conversations de Riga bouillonnent dans ma tête et j'ai jusqu'à 19h30 pour mettre mes pensées en ordre.

A Londres pas de surprise, le ciel est gris mat, uniforme. L'humidité ambiante rend le froid pénétrant et je dois faire la queue à Victoria Station pour acheter le billet de groupe grâce auquel nous circulerons à moindre coût durant ces trois jours. J'avais vaguement envisagé la possibilité d'aller à Kew Gardens, mais aussitôt née,  j'abandonne l'idée : finie la récréation, je suis au travail même si c'est dimanche. C'est très sérieux, seize jeunes âmes me sont confiées, je voudrais les ramener sinon intactes, du moins entières.  J'adopte une mine un peu plus adéquate, marche du pas assuré de la maîtresse de pensionnat et  certainement j'ai l'air de savoir où je vais  - on m'arrête pour me demander le chemin, une vieille dame, c'est un signe que la transformation est réussie. La morale de l'histoire, c'est qu'il ne faut pas se fier aux gens qui marchent d'un pas assuré, ils ne savent pas plus que les autres quel est le bon chemin... La vérité, la voilà, je suis descendue à South Kensington au lieu de Kensington High Street et je suis perdue. Enfin pas vraiment, mais s'il ne s'était pas mis à pleuvoir à verse, je n'aurais pas pris de taxi, et là je me serais perdue. Se tromper lorsqu'on est seule ce n'est rien, à peine un contretemps. En revanche c'est très désagréable avec une troupe d'adolescents à ses basques. Je revois donc tous mes itinéraires et nous ne nous perdrons pas une seule fois pendant le séjour... et puis Maria est là pour m'aider à douter et vérifier quand elle me trouve trop sûre de moi, c'est utile !

A Holland Park je trouve l'auberge de jeunesse réservée sur internet. Je traverse le parc à pied, croise des sportifs jambes nues qui courent avec leur chien et moi je commence à grelotter. Les arbres dénudés sont magnifiques et les écureuils gris - des teignes, ils ont éliminé tous les écureuils roux et mangent toutes les noisettes - assis sur leur derrière dodu, pattes sur le ventre mendient quelques rogatons  : j'ai de l'eau qui dégoutte sur le front et la nuque (je n'aime pas les parapluies) mais je fouille dans mes poches à la recherche d'un reste de sandwich et je le leur distribue. Aurais-je évité le rhume et l'extinction de voix si munie d'un parapluie j'étais restée insensible à leur envie d'un morceau de pain ? Bref, me voilà trempée comme une soupe dans le hall de l'auberge, on me conduit dans l'aile victorienne où je partagerai une chambre avec mes collègues. Je me sèche, enfile mon unique rechange (il me fallait de la place pour les livres que j'amenais à Riga et ceux que j'ai ramenés en retour...) et vais régler les détails du séjour avec Simon, très serviable. Le jardin est magnifique, le lieu agréable, nous serons bien. La pluie s'est arrêtée, je vais au restaurant tandoori que j'avais choisi, toujours sur internet, dans le souci de prouver à mes élèves que se nourrir en Angleterre n'est pas une entreprise désespérée et je décide d'un menu, négocie un prix - pas facile de comprendre l'anglais haché menu de mon interlocuteur qui doit trouver mon accent très snob. Kensington, c'est un quartier chic, tout est hors de prix mais la crise est passée par là, toutes les devantures annoncent des réductions imbattables, même au restaurant.

Pour être sûre d'arriver à l'heure à Stansted, je reprends le métro puis le train, je fonctionne sur un mode quasi automatique, je n'ai pas droit à la fatigue. J'écoute les conversations autour de moi, note combien les visages ont changé en trente ans : les gens autour de moi pourraient tout aussi bien se trouver à Paris, Rome ou Marseille. Mes élèves plus tard me le font remarquer, ils sont surpris d'être si peu surpris. Seul le quartier de Camden Town, mon préféré, offre cette touche d'exotisme qu'ils espéraient trouver. Je sens bien que là aussi tout va disparaître, ce quartier aux portes de Little Venice sillonné de canaux où l'on peut vivre sur des péniches est denenu au fil des années un quartier recherché. Ici on vend de tout et surtout de ce que le tourisme réclame. Avec Londres, ville-vitrine, agréable à vivre si l'on dispose de moyens financiers confortables, je vis à présent une relation superficielle, sans lendemain. Le seul moyen de ne pas rester en surface c'est d'y aller avec un projet qui ne peut se réaliser nulle-part ailleurs. Rencontrer les gens, même s'ils ne sont que de passage. J'éprouve une impression bizarre pour la première fois ici, je ne saurais plus y trouver ma place. J'ai en tête un film  d'Alfonso Cuaron,qui m'avait impressionnée, Children of men. On y voit un Londres miséreux dans un pays qui refuse les immigrés et leur donne furieusement la chasse. Je me demande quels sont les détails que mon cerveau enregistre qui me le remet ainsi en mémoire, de façon insistante.

Pour certains de mes élèves ce séjour sera une succession de premières fois : ils ont entre quinze et seize ans, première fois qu'ils quittent leur famille, leur pays, prennent l'avion, vont au théâtre, au musée d'art moderne...

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19 décembre 2009

Riga

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Où est passé la nuit ? Je ne me suis rendu compte de rien, il fait grand jour, les chorégraphies étourdissantes des étourneaux sont bousculées par un puissant mistral, je l'observe derrière la fenêtre à l'abri. Les flocons d'hier ont été balayés et le flanc sud du Luberon, plus qu'enneigé, est tatoué d'un large filigrane de givre.

Vendredi dernier, lorsque je suis partie,  le même pur soleil glacé étincelait mais sans un souffle de vent. Arrivée à Marignane, le jeu de piste auquel chaque voyageur est invariablement soumis commence. Tout est codifié, signalisé, balisé, encadré, il faut suivre les flèches, les annonces lumineuses et vocales. Une machine pèse, mesure et radiographie chaque bagage et je me dis que c'est moins pour détecter le terroriste qui aurait planqué une arme dans les plis de son pyjama (un stylo bic fait une arme excellente, ou les mains nues d'un expert en arts martiaux) que pour entretenir la crainte chez les passagers et ainsi les rendre dociles. Le danger rôde, les tueurs sont fous, les islamistes extrêmement terroristes, de plus les avions tombent. L'avantage, c'est que cette menace constante révèle chez certains couples âgés des tendresses qui n'apparaitraient peut-être pas sinon : les vieux époux se montrent patients, attentifs l'un envers l'autre et les mains s'enlacent volontiers pendant toute la durée du voyage. Je n'ai constaté cela qu'en avion. Sur les quais des gares, j'ai plutôt entendu des conversations à la Anna Karénine, la proximité des rails force l'évocation de cette méthode radicale de voyager. Autrefois... Oui, autrefois -  j'hésitais à l'employer ce mot - je n'observais pas tant de crainte et de mélancolie chez mes compagnons de route. Aujourd'hui entre la menace des bombes, des tornades et des pestilences, nous, pauvres voyageurs sans défense acceptons presque sans mot dire les fouilles au corps humiliantes, le déballage en public de l'intimité d'un bagage au nom de la sécurité générale. Le zèle avec lequel certains employés accomplissent leur mission est inquiétant. A quoi une grande partie d'entre nous est prêt ? La révolte ou la soumission ? Au journal télévisé de la BBC j'ai vu un couple en tenue de soirée qui emboîtait le pas de Gordon Brown lors d'une soirée officielle au sommet de Copenhague ; ils ont déroulé des banderoles et dès lors on les a reconnus pour les abominables éco terroristes de Greenpeace qu'ils étaient. On ne les a pas laissés faire un pas de plus, à l'heure où j'écris où sont-ils donc ? Pensez, dans des pays démocratiques comme les nôtres, ils ne seront pas déportés en Sibérie, mais s'ils n'appartenaient pas à une organisation comme Greenpeace, que deviendraient-ils vraiment ?

Aller à Riga, c'est la possibilité d'entrevoir le visage et la vie de gens qui ont subi et l'occupation nazie et l'occupation soviétique et dont la liberté est plus jeune que ma propre fille. 1993.

Vineta m'attend à l'aéroport, je ne l'avais jamais vue, pourtant son visage m'est familier et tout de suite une complicité s'installe. Elle est ma traductrice et nous nous exprimons en français. L'aéroport est proche du centre ville, elle me conduit à mon hôtel, me donne rendez-vous au bout de la longue rue qui donne sur un quartier plus animé.

Il est 20h, je marche dans ce large boulevard bordé de maisons dont certaines sont restaurées, d'autres emballées dans d'immenses filets verts ; ici des arbres poussent sur des balcons abandonnées, là un square où d'autres arbres, nus, abritent des corneilles endormies. Ici des cours vides, là des hôtels de grand luxe. Des voitures passent en grondant sur le pavé, il y a peu de piétons et mes talons résonnent sur le trottoir. Je me demande si je dois craindre d'être seule dans cette vaste artère presque déserte, mais non, je ne crains pas les fantômes, et je les sens nombreux derrières les fenêtres aveugles ou borgnes. Parfois, à travers les toits crevés, on aperçoit le ciel laiteux. Il n'y a pas d'obscurité : les lumières de la ville inondent le plafond rapproché des nuages qui diffuse en retour une sombre clarté... Vineta m'appelle sur mon téléphone, je suis en retard. C'est que je traîne à tout vouloir regarder, à tout vouloir essayer de déchiffrer d'un coup. Au bout de la rue, sa mince silhouette se détache, je la reconnais à la tache claire de sa chevelure dénouée : elle a des cheveux de reine, sa fille plus encore et je comprends la fascination de la blondeur. Dans le clair-obscur des jours et des nuits, cette clarté sans ambages est un cadeau.
Nous traversons un parc, elle me montre l'église orthodoxe qui fut transformée en planétarium du temps de l'occupation soviétique et cette métamorphose m'émerveille moi qui ne crois en rien mais scrute le ciel. Je trouve qu'il y a une intense poésie à transformer un temple de foi aveugle où l'homme se cherche un père et un guide pour se rassurer contre le vertige de l'univers en un lieu où l'on va contempler en face sa solitude et son insignifiance au sein du cosmos. Quel danger pour l'espèce humaine ! Car à contempler ainsi notre taille ridicule, nos cris de douleur comme ceux de bonheur deviennent inaudibles. Qui s'occupe de la détresse de la fourmi écrasée sous un talon négligent ? On la voit à peine, on ne l'entend pas, aucune importance qu'elle disparaisse.
Nous prenons le tram, et j'ai l'impression de me retrouver dans un film : les corps sont engoncés dans des lainages, des parkas, des moufles, le tram circule sur le pavé d'une immense avenue, encore. C'est cela qui me frappe à Riga, les avenues, tout un périple pour les traverser ou les longer chacune, et si le cœur de la vieille ville est plus resserré, les passages enchevêtrés en labyrinthe, on n'y trouvera pas une rue Esquiche-coudes comme à Aix... Les travaux de réfection ont l'air d'aller bon train, mais certains grands chantiers sont immobilisés depuis la crise financière qui a fait le malheur des uns mais les choux gras des autres. Nous arrivons dans un quartier d'entrepôts, peut-être non loin du fleuve Daugava. Tout a été transformé en ateliers, galeries, lieux de théâtre et nous nous rendons dans une sorte de café littéraire où aujourd'hui s'est déroulée la première journée du festival de lecture de prose, un peu sur le principe des lectures au Méjan à Arles, mais là pas d'acteurs. Ce sont les auteurs qui lisent leurs textes, dans une ambiance feutrée, les auditeurs installés sur des fauteuils ou des canapés. Vineta me présente à Nora Ikstena une des romancières les plus connues dans son pays et à l'origine de ce festival : apparemment, une grande importance est traditionnellement réservée en Lettonie à la poésie lue à haute voix et Nora estimait qu'il était temps de faire aussi une place à la prose. Je rencontre ensuite Janis Oga, le directeur du Centre de Littérature Lettone, un homme à l'apparence discrète, mais enthousiaste et passionné. Tout de suite les discussions, en anglais, vont bon train. On nous sert un très bon vin chilien, ce qui fluidifie encore les échanges ; Nora et Janis finissent par s'étonner de ma nationalité : Mais tu es vraiment française ? D'ordinaire les Français ne parlent aucune autre langue que la leur, encore moins l'anglais... Oui, je suis une bonne petite Française, j'ai appris l'anglais à l'école, et quand j'ai eu l'âge de pouvoir travailler au demi-pair (une formule qui n'existe plus...) je suis allée l'été en Angleterre repasser des chemises, tenir un Bed & Breakfast. J'ai appris des listes de vocabulaire, sué sur des thèmes et des versions, vu tous les films en VO que je pouvais, chanté toutes les chansons du groupe Genesis jusqu'à ce que je ne butte plus sur aucun mot et passé des heures à lire à haute voix jusqu'à ce que ma langue se délie. Oui, j'ai eu mon lot de profs calamiteux et aussi d'excellents, aucun ne jouait les animateurs de spectacle et aucun ne disposait de laboratoires de langues ou d'ordinateurs, internet n'existait pas, et nous avions trois heures d'anglais par semaine. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la proportion d'élèves capables de s'exprimer en anglais est exactement la même qu'aujourd'hui bien que méthodes et matériel aient changé du tout au tout... Mes Lettons ne masquent pas leur dédain de ce snobisme franchouillard qui consiste à s'exprimer aussi mal et aussi rarement que possible en anglais. Pourtant, il eût été impossible ce soir de faire autrement : nous étions rassemblés dans ce café, Lettons, Autrichien, Georgien, Estonien et Française, et il eût été ridicule de converser harnachés d'oreillettes en écoutant la voix des traducteurs plutôt que celle des interlocuteurs.
Ce que j'ai remarqué, c'était qu'aucun d'entre nous n'utilisaient ce malencontreux avatar de l'anglais qu'est le globish, mais du bon vieil anglais d'excellente tenue ce qui nous a permis toute sorte de réflexions sur le sens des mots, sur la façon de jongler et jouer avec eux d'une langue à l'autre et au lieu de nous appauvrir en choisissant de communiquer dans une langue qui ne nous était pas maternelle, avec enthousiasme et délices nous avons mis le feu à toutes sortes d'artifices de mots.
J'ai pensé que l'anglais, c'était ma langue paternelle par opposition à ma langue maternelle. J'aurais pu choisir le portugais, l'espagnol, l'allemand, le swahili ou le sanskrit, mais à l'époque où je vis il est plus simple de choisir l'anglais en première intention, d'apprendre d'autres langues ensuite. Traditionnellement la mère donne accès au monde intérieur, alors que le père et ses doubles (le professeur, le maître) ouvrent les portes de l'extérieur. Le français est ma langue maternelle, j'écris dans cette langue pour explorer qui je suis de l'intérieur et par l'anglais, ma langue paternelle, celle que je me suis choisie, je m'aventure à l'extérieur et chacune des langues, chacun des mondes se fécondent l'un l'autre.

La soirée se poursuit en petit comité dans un autre café à l'autre bout de la ville. Andrist Akmentins, poète et nouvelliste Letton nous conduit à folle allure à travers les rues brillamment éclairées mais désertes de Riga, Vineta, Janis, Alexander Peer - romancier et journaliste autrichien  - et moi-même. Dans le café, une femme me donne des frissons rien qu'à la regarder, sa robe dénude ses bras, ses épaules et son dos, très loin vers la chute des reins. Elle déguste une pâtisserie sans frémir lorsque la porte s'ouvre derrière elle sur la rue polaire pour laisser entrer de nouveaux clients. Vineta me fait découvrir le Balzam Noir (un équivalent letton de la Mort Noire islandaise). On le verse dans du vin épicé et brûlant, ce qui fournit un excellent combustible pour plusieurs heures de conversation. Nous parlons de la neige (c'était avant mon expérience parisienne de la neige...) et je raconte combien les gosses en Provence s'en font une fête : vacances volées, temps suspendu, éphémère beauté. Aucun Letton à cette tablée n'avait jamais envisagé la venue de la neige sous cette angle d'insouciante pagaille et Andrist me demande si je m'en suis servi pour thème d'une nouvelle. Je me tais un instant, interloquée. Je n'y avais jamais pensé. Cette histoire que je raconte, exotique, le rend heureux et il voudrait la conserver ; jamais la neige ne lui a fait cet effet - et il n'est pas le seul...
Quand je rentre enfin à l'hôtel, à pied,  je règle mon réveil pour être sûre de ne pas traîner sous la couette, j'ai moins de 24h pour continuer à recueillir des impressions sur Riga. Je m'endors comme on jette un plomb au fond de la mer, les oreilles bruissantes. Et non, Hubert, les trottoirs de Riga ne sont pas faits de caoutchouc...

Il est toujours impossible de mettre le nez dehors, Alaïs tousse, Bernard a mal à la gorge, et mes cordes vocales sont en grève. Devant le feu nous regardons un film de Woody Allen, Anything Else (La vie et tout le reste) tourné en 2003 avec Jason Biggs, Cristina Ricci et bien sûr Woody Allen dans le rôle d'une sorte de mentor psychotique : hilarant et profond. Sur le site d'IMDB je relis une partie des dialogues : rire m'est pénible mais je ne peux pas me retenir, comme à cette réplique par exemple : She's so sexy. Look at her body language. All verbs ! J'adore. Et quand je vois ce qu'en tant que metteur en scène Woody Allen peut obtenir de ses acteurs, je crois que dans son prochain film, Carla B. sera révélée !

Comment peut-il faire si froid à Cabrières d'Aigues, au cœur de la Provence, là où tout le monde imagine un perpétuel été, cigales stridulantes et parfum de lavande ?

Je m'attendais à être si frigorifiée à Riga que finalement je supporte la température sans trop de mal. Le samedi matin, je me lève tôt et file m'attabler devant un plantureux déjeuner qu'on ne peut pas qualifier de petit, impossible : charcuterie,   poulet, tomates et salade, fromage et pain noir, crêpe à la confiture, je n'arrive pas à faire honneur à tout. Dès que le jour se lève, j'explore le quartier, les bâtiments art nouveau qui me rappellent ceux que j'ai découverts cet été dans cet étrange quartier au nord-est de Rome. Je retrouve le parc que nous avions traversé la veille avec Vineta, je veux entrer dans l'église orthodoxe, une première pour moi. Juste en face, sur le terre-plein au milieu du boulevard, des tentes, des pancartes et des banderoles : je crois à des sans-abris comme au canal Saint-Martin et pour le coup, si je sais qu'on meurt de froid tout aussi bien sur les trottoirs français, j'imagine que l'affaire doit être encore plus rondement menée par -15 ou -20°... Plus tard, Vineta m'expliquera qu'il s'agit d'une manifestation contre le chômage en hausse. L'arrêt de bus juste en face épelle le mot Zolitüde en points scintillants, c'est le nom d'un quartier. Enfant, j'habitais dans un endroit de la vallée de l'Huveaune qui s'appelait aussi la Solitude. Est-ce l'effet de la mondialisation ou le simple fait d'appartenir ensemble à l'espèce humaine, mais je note autant de traits communs que de différences entre ces cultures européennes, même dans les pays des confins.

A l'intérieur de l'ancien planétarium, profusion d'ors, d'icônes et de cierges votifs. J'entends parler russe, et dans une chapelle  un pope est en train de célébrer un baptême. J'écoute les chants impressionnants et tâche d'enregistrer l'atmosphère de l'église sur mon MP3. Je repars au hasard et tombe sur un groupe qui milite contre le prélèvement des organes sur les prisonniers en Chine. Je m'adresse à la femme, en anglais, puis en français, elle me répond en letton puis en russe, elle me donne un prospectus en anglais, un DVD et me montre des articles de journaux. Elle a un beau visage et je l'imagine jeune femme dans un pays soumis à l'uniformité du régime soviétique, l'écrasement systématique des aspirations personnelles, la censure constante, la terreur. Je lui fais comprendre que j'aimerais la prendre en photo, je m'attends à ce qu'elle refuse mais non, elle veut bien. Je ne lui demande pas son nom. Je rejoins Vineta qui me fait raconter par le menu ce que j'ai déjà vu et à mon tour je lui  pose des questions sur son enfance. Elle parle des mois qui précédèrent la chute du régime soviétique, elle était étudiante alors, et comment tout le monde se retrouvait dans la rue pour manifester et chanter ouvertement pour la conquête de la liberté. Elle me fait découvrir la vieille ville sous toutes les coutures, nous arpentons les marchés en buvant du vin chaud pimenté de balzam Noir (voilà pourquoi je ne souffrais pas du froid), faisons un excellent déjeuner dans un restaurant et enfin, vers 17h30, nous retrouvons Janis et tous les autres auteurs au Club Hamlet, derrière des remparts médiévaux en brique rouge.

C'est encore une sorte de café littéraire, les tables sont rassemblées devant une petite scène. Deux musiciens, Martin Confused, commencent la soirée, la salle se remplit lentement et enfin Janis nous présente. Vineta et moi devons commencer, j'ai le trac et je pense à Hubert qui m'avait recommandé de surtout lire lentement. Janis a prévu que je lise trois à quatre minutes de L'aventure de Lucie Muret pour que les auditeurs entendent une partie du texte en langue originale ; Vineta lira ensuite toute l'histoire en letton. Oui, j'ai le trac, c'est idiot, alors je m'imagine un métronome, j'en règle le rythme dans ma tête et je me calme. Je ne veux pas endormir tout le monde, et si je lis sans hâte, je module, modèle ma voix, lève les yeux de temps à autre, n'élève pas la voix, au contraire puisque j'ai un micro, ne précipite jamais le ton. Je m'amuse bien, je crois, un rien cabotine... Plus tard, Inara Kolmane, réalisatrice de films documentaires mais aussi de fiction, me fait plaisir en me disant que j'avais lu de façon très cinématographique et qu'elle avait vu la scène dans sa tête. Lorsque Vineta se met à lire à son tour, je l'écoute avec attention, j'essaie de repérer quelques balises, c'est très curieux ce passage à la langue étrangère, d'entendre le texte ainsi lu à haute voix.  Un vieux monsieur qui a traduit Goethe en Letton, mais qui traduit aussi le français et le sanskrit félicite Vineta pour la qualité de son travail, je vois sa fierté avec un double plaisir.

Ensuite nous écoutons Alexander Peer : mon allemand est rouillé et je ne me fais qu'une idée vague de son histoire. Je souris lorsqu'il nous dit qu'il sait bien que ces quelques minutes en VO sont comme une chanson ethnique, une musique exotique. Lorsque Lewan Beridze, un auteur georgien dont l'âme tourmentée est tatouée sur la figure se met à lire, tout ce que je peux dire c'est que son texte est probablement dramatique. La traduction, c'est Nora Ikstena, la romancière lettonne qui l'a faite et qui la lit. Quant à Jaak Joerüüt, ancien ministre de la défense en Estonie et maintenant ambassadeur en poste à Riga, il lit sans s'attarder, mais je sens une tension et une intensité dans ce fragment. Le public manifeste son contentement, des questions sont posées mais bientôt nous allons poursuivre les discussions entamées dans un restaurant où une salle nous est réservée. 

Inara Kolmane me parle de son dernier film My Husband Yuri Sakharov tourné en collaboration avec France 5. Sera-t-il programmé en France, elle ne peut pas me le dire. Avec Juris Kronbergs, un poète dont un recueil sera publié en France en janvier par les éditions Noir sur Blanc, nous abordons le problème de la censure et tout le monde me demande des précisions sur l'affaire Marie Ndyae - je me doutais que nous en viendrions là, j'avais donc pris la précaution de relire plusieurs articles. J'évoque au passage l'essai de Pascal Durand, La censure invisible. C'est vrai, j'avais surtout remarqué les similitudes entre nous, mais une différence me frappe à présent, surtout lorsque je me mets à parler avec Baïba, soixante-quize ans peut-être, il y a en elle une sorte de hargne tranquille, je la vois en bouledogue civilisé, elle me plaît. beaucoup. Elle me raconte comment en 1944 sa famille et elle furent déportés de Lettonie en Allemagne. Elle décrit les cinq années en camp d'internement et puis le choix qu'on leur donna d'aller travailler en Australie ou au Etats-Unis. Sa famille se décida pour l'Australie. Baïba effectua toute sa scolarité là-bas, où elle étudiera la littérature française à l'université suivi d'un séjour à Paris. Elle émigra ensuite en Suède où elle enseigna le français à l'université et à présent qu'elle est à la retraite elle partage sa vie entre la Suède et la Lettonie. Elle boit sec (tout le monde boit sec, moi itou), étudie chaque mot, ne laisse rien passer, aucune facilité de langage, aucun cliché. Ce que je constate, c'est que toutes ces personnes ici présentes ont conquis chèrement le droit de s'exprimer à haute voix, qu'ils entendent en user de toutes les façons imaginables. L'affaire Marie Ndyae montre à quel point en France nous manquons de nerf et renonçons la plupart du temps à donner de la voix. Voilà la différence entre eux et nous. Mais rien n'est joué, non, pour nous je veux dire.

La soirée s'achève, nous échangeons cartes et adresses, Janis me remplit la valise de livres que le centre de littérature a fait traduire en français et il espère que je diffuserai largement ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu. Organiser une lecture ici en Luberon ? Janis et Yuris ont les yeux qui brillent en l'évoquant. Ce n'est pas une chose impossible, c'est juste une question de temps à y consacrer, mais pour l'instant je veux me concentrer sur le Corail. Après nous verrons.

Au matin, en écartant les rideaux de ma chambre à l'Elizabeth Hotel, je découvre la neige, comme le cadeau que j'avais espéré, un avant-goût de l'hiver balte dans une des anciennes villes de la ligue hanséatique. Vineta me ramène à l'aéroport, direction Londres, retour à mes élèves. J'ai des arguments tout frais pour les inciter à étudier l'anglais avec plus d'ardeur...

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18 décembre 2009

Extinction de voix

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L'automne n'a pas eu lieu, l'été ne lui a pas cédé la place. Faut-il trouver là une raison pour la brutale offensive de l'hiver ? Ce matin, le TGV part à l'heure de Paris où j'ai terminé ma semaine de visites de trois capitales européennes - un exploit pour moi amoureuse des lentes déambulations. Mais le hasard est souvent mon guide et le programme de ces quelques jours en joyeuse apnée, c'est à lui que je les dois.

Ce soir assise devant  mon ordinateur, je regarde l'écran, il me faut démêler les souvenirs, retrouver ma voix pour raconter. Par où commencer ? Par le vent qui souffle derrière mes volets et fait si bien tourbillonner la neige qu'on croirait une des tourmentes de Lozère ? Bientôt, le clocher va se mettre à sonner pour que ceux partis au fond du jardin fumer une cigarette puisse retrouver leur chemin... Bernard tente l'expérience, ne dépasse pas la terrasse et grelotte pour une dose de nicotine sans plaisir.
Le TGV est arrivé avec deux heures de retard à Aix, nous avons traversé la France, sorte de steppe blanche où je n'ai presque rien reconnu, ou seulement après coup.  Vers la Drôme, le ciel s'éclaircit, je repère les tours du château de Suze-la-Rousse au-dessus du Rhône couleur d'ardoise - il pousse d'épais remous entre ses rives gelées, le reste est figé ; sur la Durance, des colverts immobiles sont posés sur l'eau entre des iscles transmués en icebergs. Bernard m'appelle de Cadenet pour me prévenir que le Luberon blanchit à vue d'œil, il vaudra mieux rentrer directement et si possible récupérer Alaïs et son amie puisque le lycée ferme ses portes à 15h en raison des intempéries. Je me disais qu'il faitsait sans doute meilleur à Riga : vendredi dernier on relevait 2° alors qu'à Cabrières le mercure avait chuté à -6°... et pas un atome de neige. Moi qui l'espérais tant, la neige, car je l'aimais jusqu'à aujourd'hui, je ne l'ai vue là haut, en plein coeur de l'Europe élargie, que le dimanche matin. Un courriel de Vineta, que j'ai enfin eu le plaisir de rencontrer et avec qui j'aurai sans doute de longues conversations écrites désormais, me détrompe. Dès le dimanche après-midi, la température a dégringolé à -12° et le paysage s'est complètement transformé ; elle me communique un lien vers un site qui montre un des visages de l'hiver là-bas.
Je tombe de sommeil, je vais reprendre la sieste où j'avais sombré tout de suite après avoir posé les clés de ma voiture et allumé le feu... Demain, ma voix sera mieux audible.

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17 décembre 2009

A short story (English version of Cloître au printemps, sous la neige)

Voici ma nouvelle  publiée dans l'ouvrage collectif  100 monuments/100 écrivains/ 100 histoires de France  aux Editions du Patrimoine, dans sa version anglaise, traduite par mes soins.

Cloister in Spring, with Snow

 Constance Laroche collected moments of happiness, kept them inside crystal or glass domes. She would capture those elusive minutes, hours perhaps, with delicate art, suspended them for ever and beyond in those globes where replicas of famous monuments are usually represented. With a flick of your wrist you can turn them upside down and set forth a hurricane of mica or polystyrene chips, whorls and vortexes over towers, castles or cathedrals. Fascination is a sure thing, your mind loosens up and there you are - deep into contemplation. In imagination you can roam the roads of those perfectly sealed worlds, sheltered. Constance would examine happiness as an entomologist, unflinching, methodical, determined to collect it under its manifold shapes - from the most naive to the wildest. Inside the window of her shop located impasse Aulézy in Fréjus, an ad in beautiful hand - all sensuous loops and curls, swift dashes - read : I can immortalize your happiness, magic guaranteed. In the course of time, the snowdome collection she could show her happy customers kept growing. When she was not busy chiselling this or that detail of a background for a customer's order with almost manic accuracy Constance would gaze at one or the other cristalline universe. She used a jeweller's magnifying glass, watched the scene and often started the glittering disaster, sometimes kept it going, as cloudless happiness can be very short-lived indeed.

 That night, while she was putting away her tools, she heard the shop door chime. A couple stepped in, as it often would. On their faces you could read that beatific expression that was a sure sign for a coming order. Lucas and Angèle had just been through the most perfect of moments, rounded happiness, an unexpected achievement, most probably. They were both blushing as they recalled it aloud - who could have thought that those two… in the cloister of the cathedral… had it been some kind of epiphany ? Had it been the sky, blue and deep, a rich alcohol, that had dizzied them, set them slightly off track ? Could it have been because of the well hidden under masses of wild ivy stems ? Or was the wooden ceiling and the painted characters parading in a grotesque carnival around the cloister responsible ? Lucas's and Angèle's souls, instead of retiring into secret nooks of deep meditation on celestial graces found themselves hopping about, reeling in glee with a jug-headed man and a crowned centauress. In this cloister - but was it really ? - they had felt more deeply alive and there, absolutely there, than anywhere else ever before.

 And then, after wandering aimlessly, drifting at random through crowded or deserted streets, they happened to find Constance's shop and read her ad. Could it be a sign ? Could they doubt it was indeed one ?

Angèle was thrilled. Out of sheer discretion, to shut up essentials, she went on conjuring up the golden filigrees of light on the paving slabs, white marble, pink limestone, the joyous confusion of fleshy irises, the blooming lemon-trees, the tang in the air, the sea so close. Lucas was nodding. They were expecting Constance to sculpt, paint and seal this memory of theirs in one of her light bubbles, a souvenir they would give to each other as a present. Constance figured out how much it would cost them, told them the price, and they agreed on her terms. To celebrate the deal Constance poured them some sweet liquor of her own making into goblets - tiny, precious things of ancient times. When do you think we will be able to… But quite fast, Lucas's voice was fading down to a feeble piping, a squeek so faint that no human ear could make out the words without being particularly intent on listening. Constance was used to the procedure. So as not to risk deafening the two creatures now no taller than a finger's nail she said in a whisper : Don't you worry about anything anymore - in this cloister you chose to stay and so will you. I will take care of your happiness.

B.A.

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10 décembre 2009

Voyages

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Le ciel est vaste ce matin, des avions tracent leurs messages indifférents à ceux qui  les lisent. Je pense aussi aux gens assis là-haut dans leur nacelle d'acier, que font-ils, vers où volent-ils, d'où reviennent-ils, savent-ils où ils sont ? Demain je me balancerai ainsi, en route vers le nord.

Aujourd'hui, je déjeune au Mas avec Hubert mais sans Christine partie chez sa fille. Elle avait tout préparé pourtant ! Hubert résistait à l'assaut de microbes belliqueux mais s'est montré assez vaillant pour feuilleter avec moi l'énorme livre jaune canari où sont publiées les cent histoires inspirées par les monuments de France. A haute voix  je lis chaque incipit : l'arme secrète contre le rhume ou la grippe ?
Plus tard, nous parlons de ponctuation, de la virgule en métronome. J'aimerais lire au moins les fragments d'essais qui n'existent qu'en trompe-l'oeil à l'intérieur d'un roman.

Ce soir, cérémonie du bagage - je renonce à emmener mon ordinateur : un carnet dans ma poche et mon petit lumix, un troisième œil, cet appareil-photo. J'aime bien consulter sa mémoire, lui et moi ne voyons pas toujours les mêmes choses ou du moins pas sous le même angle. Le monde s'enrichit de facettes inattendues, temps en suspens, gestes arrêtés, lenteur retrouvée. Dans un épisode de la série La quatrième dimension que j'ai vu il y a... très longtemps, le héros entrait dans une sorte de monde en négatif où le temps s'écoulait de façon imperceptible ; il sauvait un enfant sur le point d'être écrasé par une voiture avec des gestes d'une lenteur exquise, comme peut l'être une douleur. A chaque photo prise, lorsque je regarde plus tard le résultat, je pense à cet univers alenti où de minuscules modifications entraînent un changement majeur. L'écriture et la photographie procèdent-elles de l'effet papillon ?
J'emporte Le roman de Lowry, Under the Volcano (Au-dessous du volcan).
Ce soir, je me sens comme Alice, prête à traverser un miroir.
A la semaine prochaine.

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08 décembre 2009

Lumière

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Les guirlandes aux balcons annoncent Noël. Chaque année elles sont plus nombreuses et je me demande si la débauche des lumières artificielles n'est pas inversement proportionnelle à l'obscurantisme ambiant.
Vu un documentaire sur Darwin et un bref reportage sur les créationnismes. Tout de même, il faut noter qu'un Américain sur deux ajoute foi à la théorie de l'évolution ; un optimiste c'est quelqu'un qui voit une chance derrière chaque calamité, disait Churchill... Suis-je vraiment aussi optimiste que je me plais à l'affirmer ?
Bernard me raconte la visite dans sa classe d'un fauconnier ; un rapace  chaperonné d'un heaume de cuir  l'accompagne, tiercelet du Caucase ou buse de Harris, B* ne me le dit pas. Le maître détaille l'art de la chasse de haut et de bas vol, les proies enliées ou buffetées. Le vocabulaire de la fauconnerie doit aussi bien que la bête perchée sur le poing du conteur fasciner les enfants, pas une mouche ne vole dans la classe... Les amateurs de chasse au fusil sont farouchement hostiles aux fauconniers, je ne m'en étonne guère.

Reçu le programme des réjouissances à Riga. J'ai peur que le temps ne passe trop vite, comme en Islande.

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07 décembre 2009

Luxe, calme et volupté

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Où je suis bien obligée d'admettre que la lenteur est un luxe...

Hier, aujourd'hui, j'essaie d'étirer chaque heure au maximum pour y fourrer tout ce que je dois.

Enfin, je parviens à enregistrer mes élèves sur le site de Ryanair après une longue bataille avec la machine... Un coûteux appel téléphonique à un centre de réservation délocalisé en Italie (la main d'œuvre italienne serait-elle devenue plus avantageuse que l'indienne ?) me donne les sésames dont j'avais besoin... Il eût été trop simple de les trouver directement sur le site ou de faire parvenir l'information par courriel. Les élèves partiront bien à Londres ce dimanche où je les rejoindrai de Riga.
Une mère d'élève très bon-chic-bon-genre m'irrite un tantinet ; comment, ce sont les parents qui doivent se charger d'aller récupérer leurs enfants à l'aéroport ? Mais oui Madame, à moins que vous n'ayez l'intention de laisser votre fils dormir sur place. Je pensais que vous auriez prévu quelque chose pour le transport entre Aix et Marignane. Eh non.
Allons, ce n'est rien, juste un mouvement d'humeur.

De la journée d'aujourd'hui je n'ai aperçu que la nuit. Il parait qu'il a plu, je n'y ai vu que du feu. Dans la voiture je me console en écoutant des chants traditionnels anglais revisités par Sting et qui célèbrent l'hiver. Cela me rassérène. Je vais aller lire sous la couette. Avec Bernard nous évoquons certaines images fortes qui nous restent de la lecture des romans de Dickens. Je dois dire que celle de Miss Havisham, la fiancée délaissée le jour de ses noces et qui erre dans sa maison vêtue de sa robe de mariée en loques, m'est particulièrement chère. J'aime ce personnage sur le fil du surnaturel.

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05 décembre 2009

Anciennes et nouvelles habitudes

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La nuit, je ne sais pas où je suis, ni où je vais mais je me retrouve chaque matin dans mon lit, presque à ma place, comme recouchée à la va-vite par un mystérieux marionnettiste - parfois les fils sont emmêlés.
Au petit déjeuner, je feuillette l'essai de Pierre Sansot et pioche au hasard. Plus tard, grâce à la Toile où je peux flâner tant que je dispose d'une source d'électricité, de lignes téléphoniques et du matériel électronique adapté, je trouve un site où un lecteur a compilé quelques citations extraites de ce Bon usage de la lenteur. Heureusement, j'ai la version en papier de ce livre qui vaut bien les arbres dont il est né en partie et qui me survivra sans doute, à l'inverse de mon ordinateur. Je ne brûle rien de ce que j'ai adoré : si je passe du temps à mon ordinateur, je ne veux pas me défaire d'autres habitudes.

Cet après-midi je déambule dans Lourmarin qui a pris ses quartiers d'hiver depuis début octobre. A la différence de Cucuron ou Cabrières, peu de gens vivent vraiment là. Il y a surtout des cafés ou des salons de thé chics, des galeries, des agences immobilières et des maisons aux volets qui ne se descellent qu'à la belle saison. Le silence qui règne dans la rue principale est feutré, deux petites filles en salomées vernies me dépassent en courant, je les retrouve à la librairie-salon de thé, un endroit qui se veut chaleureux. J'aime bien le canapé dans la pièce du haut, une invitation à la lecture, mais tout le reste me déplaît : pourtant le choix des livres est judicieux, juste ce qu'il faut de best-sellers pour faire tourner la boutique.  Je ne reste pas longtemps, je cherchais un livre pour Vineta que je n'ai pas trouvé.

Je travaille tranquillement : relecture, liste de résolutions et même un paquet de copies que je tentais de ne pas voir...


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04 décembre 2009

Eloge de la lenteur et de la patience

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Des pluies de la veille il ne reste ce matin qu'un banc de brume qui s'effiloche. Je longe la barre du Luberon en direction des Alpilles, j'écoute If of a Winter's Night et suis un arc-en-ciel qui semble jaillir de terre et non tomber du ciel. Je roule sans me presser derrière une voiture chargée de meubles hors d'âge, chaises dépaillées, fauteuils élimés, l'empilement me semble hasardeux, la corde qui le ceint une pure forme, un décor qui achève le bric-à-brac. Les courbes et lacets, les massifs de chênes, les contrejours m'interdisent de doubler : je m'installe dans la lenteur. Plus tard, au Mas Martin, encore la lenteur et je trouve qu'il ne faudrait cesser d'en faire l'éloge : j'aime que les conversations se déploient sans hâte, que les mots soient choisis avec le temps de la réflexion, comme un antidote puissant à l'atmosphère délétère du monde , le nôtre, qui nous emporterait dans une folle course si nous ne trouvions le moyen de résister. Je pense à cette phrase entendue tantôt à la radio et que je sors de son contexte : Vous, les Occidentaux, vous avez les montres ; nous autres, Orientaux, nous avons le temps. Je ne peux m'empêcher en cela de me sentir orientale à l'extrême.

Je retrouve à la page 142 d'un essai de Pierre Sansot intitulé Du bon usage de la lenteur ce paragraphe sur la nécessité de la culture :

Il faut sans cesse rendre plus vive, plus efficace l'action culturelle, car la culture et la démocratie ne sauraient être dissociées. Un homme libre c'est un individu qui prend conscience des nécesssités qui pèsent sur lui et qui tente de les contrarier, ou mieux, de les utiliser pour s'épanouir. Il se trouve que l'aliénation par le travail n'est pas seule à entraver la destinée d'une personne ou d'un pays. Elle peut être dépossédée d'elle-même en ce qui concerne sa parole, ses désirs, par toutes sortes de confiscations, de manipulations, par une idéologie diffuse dont il faut se départir. La culture n'est pas un luxe, un divertissement comme on l'a souvent répété, mais une tâche pour être soi-même et pour que les autres deviennent eux-mêmes. Elle n'est pas seulement un ensemble de biens dont nous disposerons pour notre plus grand bonheur. Elle nous engage dans un processus de création, soit pour nous inventer par nous-mêmes, soit pour accueillir, achevant ce qui nous est proposé.

Le premier mouvement d'un régime totalitaire qui se met en place, c'est de se défaire de la lenteur, de nier le temps et l'espace nécessaire à la réflexion, de saper les fondations, de rendre difficile l'accès à la culture par mille moyens : en la remplaçant par des succédanés, de la pacotille qui envahit tout et ne laisse plus de place, en consacrant l'argent public nécessaire à des actions qu'on nous enjoint de trouver plus utiles, entre autres choses. Les employés des musées luttent depuis hier contre les réformes imposées et que le nouveau ministre de la culture a l'air de juger indispensables : quand les grands noms font faillite en acceptant qu'ils servent de caution à des barbares...

Avec Hubert Nyssen, la conversation se déploie avec toute la lenteur et les rites requis, et nous évoquons  la frontière entre le vrai et le vraisemblable et qui dans le roman ne se situe pas au même endroit que dans la vie. Ce qui passe pour un hasard merveilleux, un coup du sort, un étrange appel du pied du destin dans la vie semble fabriqué et maladroit dans le roman dont le cadre se voudrait réaliste. Si 
dans une telle fiction j'évoque  une énorme branche de pin qui s'effondre par une journée sans vent sur un bûcher où un père plein de colère et d'amertume contre son propre père vient de jeter le fauteuil en cuir de celui-ci, le lecteur trouvera ça un peu fort de café. Pourtant c'est un souvenir, un vrai, j'ai vécu cette scène...
Mark Twain écrit que la réalité dépasse la fiction parce qu'elle n'a pas besoin de s'en tenir au vraisemblable. Sur Google, je recherche les termes exacts de la citation et tombe sur une autre qui ne déparerait pas dans un film de Woody Allen : On entre au paradis par piston, sinon mon chien y entrerait et moi je resterais à la porte... De Woody Allen, d'ailleurs, je regarde Crimes and Misdemeanours (Crimes et délits), un film incroyablement riche que je veux revoir. Décidément, j'admire cette façon de décrire l'infinie succession de misères qui accable la race humaine, l'horreur du monde avec élégante ironie et légèreté. La construction du film est éblouissante, une sorte de chambre d'échos qui donne le vertige en restituant la complexité des relations humaines, et quand j'écris cela, c'est un cliché qui lui ne restitue pas, loin de là, l'impression que laisse ce film.

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