Portes et Miroirs, tome II

24 janvier 2012

Résurgence

P1030697

Cabrières d'Aigues, Pierrelatte, Montpellier, Toulouse, Tarbes - samedi en fin d'après-midi, coup de fil aux copains pour annuler des retrouvailles, je  conduis ma mère  chez son frère pour un autre genre de retrouvailles. Sous la terre fraîche, les chrysanthèmes de l'automne prochain dorment encore, nous espérons ne pas devoir en acheter un pot supplémentaire cette année.

J'écris, pas sur les confitures, mais sur des histoires qui reparaissent de façon inattendue, comme les sources résurgentes. Pourtant, c'est la saison douce amère des marmelades d'orange.

Mistral bleu ce matin, pas comme le Mistral noir de Bernard qui paraîtra sans doute au mois de juin. Demain il fait un saut à Paris pour signer un contrat, et discuter d'une commande pour un autre texte. Alaïs aussi est à l'honneur avec ses illustrations : en février, un recueil de contes et légendes abritera deux de ses dessins, et le livre qu'elle a illustré pour Pierre Chavagné et en bonne voie.

Posté par brigitteallegre à 11:54 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : ,


20 janvier 2012

Black ice

P1030696

Posté par brigitteallegre à 22:57 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
10 janvier 2012

Modernité

P1030744

Ma batterie est à plat, l'alternateur faiblard - en douceur j'essaie de le relancer.

La jeune femme qui sert à la boulangerie cherche en vain les quatre baguettes bien cuites que je préfère - la plupart des clients choisit son pain blanc et mou. Elle me déniche trois baguettes à la croûte brune, épaisse et craquante et reste hésitante pour la quatrième. Elle s'éclipse et revient avec deux baguettes de la couleur et texture voulues mais elles ont le défaut de ne pas avoir la même forme que les autres : plus longues, plus minces, le bout (la baisure) arrondie au lieu de carré... Je vous en donne deux pour le prix d'une, me dit-elle. Me voilà bien contente, cette longueur et cette minceur m'assurent d'un bon croustillant, les baguettes, c'est vraiment comme ça que je les préfère. Je lui en demande d'autres, elle refuse. C'est que, me répond-elle, d'habitude, quand elles n'ont pas la bonne forme, on les jette... La bonne forme ?

Comme dit Philippe Meyer, nous vivons une époque moderne.

Avec mes classes je travaille sur les Freegans, ces personnes qui justement font les poubelles et soustraient au gaspillage général de véritables trésors de fruits, légumes, conserves, produits emballés que les magasins déstockent. On me dit qu'il en coûte 35€ d'amende, et que lorsque les magasins découvrent que l'on se sert dans les poubelles, ils les cadenassent ou déversent de la javel. L'époque est vraiment moderne et les réserves des Restaurants du Cœur à l'étiage.

Posté par brigitteallegre à 09:24 - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
Tags : , ,
27 décembre 2011

On dirait que...

P1030577

Certaines choses ne changent pas. Il y a toujours des enfants qui jouent dehors, même s'ils sont moins nombreux qu'avant (se méfier de la pollution et des pédophiles sans parler du grand méchant loup), et toujours les jeux sont rythmés par la même incantation : on-dirait-que...

Je ratiboise un genêt avachi sur une cytise et je les entends, ces enfants - on dirait que les parents seraient pas là et on les chercherait et on serait seuls...non, non, on dirait qu'on irait dans un pays étranger et on serait seuls... J'aime ces didascalies enfantines qui construisent l'univers du jeu avec sérieux, lui donne du champ, de la profondeur. Elles donnent tout à voir, à entendre, à comprendre, les personnages présents ou absents, les noms, les prénoms, le jour et l'heure, un solide décor théâtral indispensable pour s'enraciner dans la fiction. Souvent le jeu se résume aux seules didascalies - pendant toute l'heure où j'ai bataillé avec le foutu genêt il n'a pas été question d'autre chose qu'une litanie de ces on-dirait-que prononcée avec gravité par chaque gosse, leurs indications scéniques s'ajoutant, se retranchant, se superposant, se contredisant, le but du jeu n'étant que de décrire l'univers où ils vivent pendant le temps qu'ils le décrivent.

Je ne fais pas autre chose quand j'écris - je joue à on-dirait-que...

Posté par brigitteallegre à 17:08 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , ,
24 décembre 2011

Promesses

P1030547

J'ai les mains dans la farine, la tête ailleurs.

Dans l'huile dorée que je verse sur la farine je célèbre l'été dernier et la cueillette de cet automne dans notre jardin. Dans la pompe  à la fleur d'oranger qui lève près du poêle je célèbre la gourmandise et les goûters partagés, dans la pâte d'amande que je pétris et façonne en calissons je célèbre la longue lignée des cuisinières et cuisiniers qui m'ont transmis cette incomparable friandise douce-amère.

Ce n'est pas Noël que je célèbre - bien que baptisée, communiée, la tête farcie de superstitions échappées de la Bible, les belles fictions - j'échappe au mystère de la Foi et je m'en réjouis. Les campagnes diverses et variées quelque soit le nom du candidat au trône céleste, je m'en bats l'oeil  - et le monde irait un peu mieux si nous étions plus nombreux dans ce cas. Pourtant mon univers n'est pas vide : j'aime parler aux cailloux, je rends hommage aux arbres, aux plantes, à la petite martre que je n'ai pas écrasée alors qu'elle traversait devant mes roues hier à la nuit tombée.

Je fête l'espoir du renouveau, la lumière qui prend des forces, le cycle bienheureux des saisons, la promesse des jardins.

Entre deux fournées, je lis Confession d'un ange, une nouvelle d'Hélène Dassavray - une merveille (Hélène, et aussi la nouvelle),  parue dans la revue La souris déglinguée mais aussi à découvrir dans son blog. Une phrase qui fait tilt dans ce texte pétillant et profond tout à la fois :

On n'enseigne pas aux femmes la connaissance de leur puissance, l'univers entier n'a pas fini d'en souffrir.

Douce nuit à toutes et tous.

 

Posté par brigitteallegre à 12:30 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , ,




23 décembre 2011

Avant Noël

P1030586

Du mistral à 50 km/h annoncé hier, pas de trace. Le voisin brûle des herbes et la fumée monte droite au ciel, bleue contre bleu. J'expédie de menues corvées et file au lac me changer les idées. Je m'installe sur un tronc recouvert d'eau la saison dernière et j'examine les messages laissés par un organisme inconnu de moi, calligraphie minutieuse. Il fait chaud et dans une anse abritée j'entends les canards qui battent l'eau à grands coups d'ailes. Je ferais bien une sieste sur la berge déserte mais j'ai moi aussi une liste à rédiger. J'examine diverses choses, je pèse et soupèse. C'est bien plus tard, lorsque j'ai repris ma déambulation en plein soleil que s'impose la solution à mon problème.

Je reçois une lettre de C. qui me touche.

Je commande un livre qui traite des possibilités de reconversion des profs et de bilan de compétence. Dans l'enseignement, ce que j'aime c'est enseigner. Je déteste tout le reste, les tâches administratives, la course aux projets, les dossiers bien gras à remplir, les réunions parce que c'est la mode, le mot problématique employé là où problème suffit, les terrains minés et les égos des adultes.  Or c'est ce reste là qui prend la majeure partie de mon temps de travail - je ne veux pas me plaindre, mais je réfléchis à ce que je pourrais changer, étant bien entendu que l'écriture ne nourrit pas son auteur !

Posté par brigitteallegre à 20:10 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , ,
21 décembre 2011

Le jour le plus court

P1030568

Le bathyscaphe s'immobilise enfin, la plongée dans le noir cesse. Encore une douzaine de jours et le voyage reprendra, vers la lumière - dans le passage des saisons, c'est l'un des moments que je préfère .

Aujourd'hui, le mistral sculpte des châteaux dans le ciel et nous marchons dans la neige, au soleil : du village d'Auribeau jusqu'au Mourre Nègre.

P1030527

Posté par brigitteallegre à 21:20 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , ,
19 décembre 2011

Parfois je passe ce blog au tamis, pour me rappeler ce que j'y écris

P1040013

lovers at first sight

flicking at each other little dazzling oddities

about time and stars

so akin, so alike

such a pair ablaze

fire is the stuff they're made of

boundless

timeless

ideas and words all meaningful

they can delude themselves

indeed love is true

and clocks a mad dog's dream

gnashing  teeth and snarling lips

 

lovers at second sight stare from afar

stars a glinting poke in the eye

they could cry but

they choose not to 

 

lovers at third sight

become man and wife

blind and mute and deaf

they do not hate each other

they are so polite and

dear

consider the children there

Posté par brigitteallegre à 09:32 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , ,
17 décembre 2011

Neige inattendue

P1010470

Un mistral noir souffle aujourd'hui : ciel outrageusement fardé de bleu ce matin, il finit par virer au  au gris. La hure du Luberon est masqué par la brume ; sans doute il neige, les raffales glacées amènent des flocons serrés qui fondent au soleil. Ce petit chaos météorologique n'est pas noté sur les cartes qui prévoient pour nous un imperturbable beau temps : fariboles.

Irène Itkine m'a prévenue de la parution d'une nouvelle revue, Feuilleton, pour son n°2 où je pourrai découvrir une histoire mise en images de la coopérative des Croque-Fruits par Frédéric Pajak. C'est bien une histoire pour notre temps, à cent signes je le vois. Cette histoire a besoin de renaître et plusieurs personnes, dont moi, isolément ou par petits groupes travaillent à cet accouchement. Du coup, je passe à la librairie Mot à Mot me procurer le n°1 de cette revue. Le concept me plaît beaucoup, revenir sur les points clés de ce qui va devenir l'histoire contemporaine après avoir fait les gros titres sans recul. Feuilleton a l'air de vouloir prendre de la distance et surtout du temps. Pas de photos mais des illustrations, ce qui renforce le sentiment de ce refus de l'actualité mise en spectacle plutôt qu'en perspective. Je n'ai lu pour l'instant qu'un tiers des articles : je suis d'abord séduite puis plus circonspecte. La perspective me paraît encore un peu courte, trop de sujets, pour les déployer comme chacun le mérite - il manque des regards croisés sur plusieurs composantes d'un même thème. J'imagine que la revue a encore besoin de mûrir.

Oh, il fait noir à présent, il n'est pas quatre heures, et la neige fondue glisse sur les vitres. Je vais enfourner des bûches dans la gueule du poêle.

Et puis la lumière revient. Ciel de décembre ? D'avril, plutôt.

P1030495

 

 

Posté par brigitteallegre à 15:53 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,
15 décembre 2011

Le temps n'est rien

P1030464

Je feuillette les pages de l'agenda 2012 pour y inscrire les dates de futures réunions, conseils de classe, rencontres diverses ; je chemine l'air de rien jusqu'au 2 mai date à laquelle mon Corail de Darwin se trouvera en librairie. A la date du 22 avril je trouve une citation de Lucien de Samosate né vers 120, mort en 180 - cette phrase je la fais mienne sans vergogne :

Poussé moi aussi par la vanité de laisser quelque oeuvre à la postérité, et afin de ne pas être le seul à ne pas profiter de la liberté d'imaginer des histoires, comme je n'avais rien de véritable à raconter (car il ne m'était rien arrivé qui valût la peine d'en parler), je décidai de mentir, mais avec plus d'honnêteté que les autres, car il est un point sur lequel je dirai la vérité, c'est que je raconte des mensonges.

Le temps n'est rien, Lucien c'est moi.

Posté par brigitteallegre à 19:29 - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : , , , ,
14 décembre 2011

Un trésor est caché dans le jardin

Une_pi_ce_de_mus_e_dans_notre_potager

Avec mes élèves de seconde et plusieurs de mes collègues, nous nous transformons en menuisiers, laboureurs, élagueurs, archéologues, paysagistes. En dégageant des pierres entassées, à demi-enterrées au pied d'une haie de cognassiers échevelés, nous trouvons un fragment de pierre sculptée. Ici, on ne peut jamais manier la serfouette sans tomber sur un vestige ou un autre - pour notre plus grand plaisir. Nous installons les carrés, nos futures boîtes à petits pois. Plein soleil, ciel tendre, pas un souffle de vent, nous travaillons d'arrache-pied. Je trouve les premiers résultats émouvants - les élèves réclament des rosiers, des lavandes, un sapin (je vais essayer de négocier un cèdre...), ils ne pensent pas trop aux fruits ni aux légumes : la beauté des artichauts, des cardons au voisinage des citrouilles, des coloquintes et des roses : je leur montrerai des photos... La vie était belle aujourd'hui en ce point du globe, vous pourrez voir quelques photos dans l'album ci-contre.

Une_id_e_du_futur_potager__vers_le_sud

Posté par brigitteallegre à 22:19 - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : ,
12 décembre 2011

Alchimie

P1030412

Campagne obscure, le vent a viré les nuages et le ciel étincelle. Je descends vers Pertuis ; à l'ouest, il semble qu'un flot de lave s'avance sur un champ, croûte noire, épaisse, qui recouvre un magma ondoyant. A la faveur d'un virage, je m'aperçois qu'il s'agit de hauts bûchers de ceps dans un champ retourné de frais, le mistral fringant ranime les braises.

Un mois déjà qu'Hubert est passé de l'autre côté du miroir. J'étais persuadée que cela faisait deux semaines, plutôt moins. Aujourd'hui, au Méjan, se sont réunis une partie de ceux dont il a changé, chamboulé la vie, pour le meilleur. André Markowicz par exemple, qui nous révèle d'une voix puissante et grave que cinq minutes ont suffit à Hubert pour transformer sa vie. En russe il nous lit le premier poème de Pouchkine dont il avait montré la traduction à Hubert, Souvenir. Ce petit homme qui ressemble si l'on ni prend garde à certains personnages les plus baroques des romans d'Hubert est soudain transfiguré - il lit, en russe, en français, et le pouvoir alchimique des mots opère : il est plus beau que Galaad et je pleure, et presque je pourrais me sentir consolée : l'ami que j'avais n'est pas si loin, je pourrais presque y croire. Il reste les livres, les mots, les siens, ceux qu'il a aidé à mettre au monde en accoucheur exigeant et généreux, aussi beaux que des tigres, aussi dangereux. Le processus n'est pas interrompu, et ceux qui tiennent le flambeau d'Actes Sud ont une générosité qui m'intimide. Dehors, le ciel est d'un bleu déchirant.

Posté par brigitteallegre à 20:38 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
Tags : ,
10 décembre 2011

Un personnage

P1030191

C'est une bonne épouse. Elle marche sans bruit, comme sur des semelles de crêpe, elle ouvre les porte sans qu'elles grincent sur leurs gonds, les referme sans les claquer, ne secoue pas inutilement les poignées ou les queues-de-cochon des portes les plus anciennes, celles des chambres, à l'étage. Les espagnolettes des fenêtres sont soumises à sa main, pas un raclement, rien ne couine ou ne gémit, les anneaux des rideaux glissent sur les tringles, à peine un soupir.  Les secrets, si elle les surprend, elle n'en dit rien. Jusqu'au bout elle incarne le silence, le calme, la grâce. Oui, il en convient, c'est une bonne épouse.

 

Hier, j'ai essayé de persuader Orfeo de regagner son enclos. Orfeo, c'est l'âne de Geneviève et Elise, deux cuisinères hors pair qui ont créé le Conservatoire des saveurs du Luberon. D'elles je tiens l'art du saussun, de la caillette aux herbes et d'un gratin de courge unique au monde. Elles ont recueilli deux ânes maltraités par leur précédent propriétaire, il y a des années - Pierrot le noir, Orfeo le gris. Hier, ce dernier avait pris la poudre d'escampette. Il faisait les cent pas sur la route, je suis tombée nez à nez avec lui comme je revenais de Cucuron  - c'était le chemin des écoliers que j'avais pris, aucune raison de me trouver là à cette heure de la matinée. Il s'ennuyait sans doute, il est venu jusqu'à moi, mais j'ai eu beau faire mon Euridyce, il n'a rien voulu savoir. A la fin, puisqu'il fallait à tout prix le convaincre de quitter la route, j'ai fait semblant de partir en promenade le long du chemin de terre qui longe son enclos, loin des voitures. Je ne me suis retournée à aucun moment, je lui parlais en disant souvent son nom, Orfeo, Orfeo - il m'a suivie, j'entendais ses petits sabots sur le gravier, juste derrère moi. Lorsque j'ai pu ménager un passage dans la clôture, il a refusé tout net d'entrer : moi j'étais dans l'enclos, lui dehors, nous nous regardions. Pierrot faisait des vocalises dans mon cou et je jure que tous les deux, ils se fichaient de ma gueule.

Je relis Les rois borgnes. De cette façon, en relisant son oeuvre, je poursuis une conversation entamée avec Hubert il y a cinq ans. Depuis le 12 novembre c'est devenu un soliloque, c'est lui qui parle, moi j'écoute.

Posté par brigitteallegre à 08:23 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , ,
09 décembre 2011

Une géographie à inventer

477

Un invité de France Culture m'apprend ce matin que depuis le 8 décembre 1991 il n'existe plus d'ailleurs en ce monde. Nous irons donc n'importe où. Là où ça nous chante, ici ou là. Si l'ailleurs n'existe plus, il  faudra créer de toutes pièces une géographie nouvelle, inventer des cartes, déchirer les vieux portulans ou plutôt les conserver avec soin pour noter  mines,  impasses et chausses-trapes, ne pas s'y fourvoyer encore.

En avant-première de la grande journée de jardinage prévue mercredi, avec quatre élèves volontaires, nous déblayons un coin du futur potager ; là sont entassés une dizaine d'années de branchages, gravats, bouteilles, canettes et un cadavre de pigeon. Dans un angle, sous un marronnier attaqué par la mineuse, de forts blocs de pierre taillée ont été abandonnés -  impossibles à bouger. Certains pourront servir de bancs où méditer, d'autres, ma foi, j'imagine qu'ils pourront servir de base à une rocaille - géraniums vivaces, joubarbe, potentille... pourquoi pas. Les quatre garçons se servent de la pelle comme d'une massue, de la serfouette comme d'une herse, de la scie comme d'une tronçonneuse - je leur fais poser tout ça et leur montre comment mesurer chaque geste. Je suis surprise de constater à quel point ils m'écoutent. Je ne suis pas dupe pourtant : je sais qu'ils oublieront dès que j'aurai tourné les talons, pendant au moins vingt ans. Un jour, quand moi je serai beaucoup plus vieille encore, tout à trac, ce geste que je leur apprends de scier le bois posément, sans forcer, un pied sur le chevalet, leur reviendra. Pas la façon d'exprimer le but à l'aide d'un verbe à l'infinitif en anglais, mais ce petit moment au soleil , dans la cour du lycée. Les quatre terreurs me demandent si les prochaines fois qu'ils seront punis ils pourront venir travailler au jardin. A cela, je réponds qu'il n'en est pas question. Aujourd'hui, ils travaillent avec moi parce qu'ils étaient volontaires. S'ils sont punis, pas question de mettre les pieds dans le futur potager : travailler au jardin ne saurait être une punition ! Ils rigolent. Ils ont dix-sept, dix-huit ans, ils s'ennuient au lycée (ils rêvent d'ailleurs, mais on l'a vu, il a disparu, bien abant leur naissance), ils sont intelligents, tourmentés par leur âge. Je finis par les reconduire en classe où ils ont un devoir à faire. Une heure plus tard, celui qui aime les films de Tarantino et les livres de John Fante, je le retrouve dans le bureau de la surveillante, collé pour une énième peccadille. A son âge, il ne parvient pas à admettre qu'accepter un compromis n'est pas se compromettre.

Posté par brigitteallegre à 08:55 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , ,
06 décembre 2011

Appel aux experts en botanique : mais qu'est-ce donc ?

Qui saurait me dire le nom de cette étrange plante qui m'enchante ? Elle a des feuilles solides, les anglais diraient sturdy, rêches et fermes, des tiges rampantes et des fruits en forme de minis ballons de rugby hérissés de poils raides. Si d'aventure on les détache de leur support, ils projettent aussitôt un liquide séminal de la plus virile façon. Dans l'emplacement de notre futur potager il y en a beaucoup, je m'amuse à leur faire cracher leurs graines, c'est irrésistible, aussi je redoute tout de même une multiplication anarchique. Je voudrais savoir le nom de cette plante si mâle pour savoir si, du moins, on peut en espérer de belles fleurs. Au fait, on me dit que c'est peut-être une cucurbitacée...

 

 

Te voilà étiqueté mon joli coco : concombre des ânes, cornichon sauteur, concombre du diable, momordique...

P1030380

Posté par brigitteallegre à 20:13 - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,

Potager et mensonges

P1030216

Hier visite d'un Gabriel venu me donner des conseils pour l'installation du potager en carrés au lycée. Mercredi prochain, juste avant les vacances de Noël, grande journée de jardinage avec "mes" jeunes : se débarrasser des reliefs de pauses diverses, tailler une belle haie de cognassiers sauvages témoins du temps où l'actuelle cour de récréation était un verger, supprimer les gourmands d'un vieux figuier qui donne chaque année des kilos de fruits somptueux, supprimer d'autres gourmands, ceux de deux oliviers offerts par une ancienne élève. Ce jour-là, nous fabriquerons les cadres dont nous avons besoin et qui bientôt seront remplis de belle terre végétale. Il me tarde de passer à la phase premières plantations : pour l'instant on peut tabler sur fèves, pois, ails, oignons, échalotes... Je regarde sur les catalogues les feuillages que nous pouvons escompter : je veux que ce jardin soit beau. Je veux qu'il soit d'une beauté immédiate, saisissante, une beauté évidente comprise par le plus obtus de nos élèves pour que personne n'ait envie de saccager les lieux ou de simplement, par négligence, abandonner emballages et canettes...

J'abbhore le politiquement correct qui nous complique la vie par tous les moyens possibles et entrave les élans les plus réjouissants. Attention, je ne suis pas du tout contre un petit mensonge véniel par ci, une litote par là, un soupçon d'hypocrisie, un bon petit mensonge par omission car sinon où irait le monde civilisé ? Mais tout de même, cette censure constante, cette volonté de gommer la moindre aspérité, cette imbécile décision de traiter tout le monde en égal... Mais c'est absurde  : être égaux en droit, c'est complètement différent d'être dupliqué à l'infini. Il faut accepter les capacités différentes, les envies et les besoins différents. Tiens, ce n'est pas parce que j'ai exactement les mêmes droits qu'un homme que je vais accepter de me faire étiqueter auteure ou professeure - horreur... Comme si j'avais besoin de ce e-béquille pour me sentir être humain de genre féminin... Et puis il faut l'affirmer, les vieux cons et les vieilles connes ne se reproduisent pas par génération spontanée, ils furent de jeunes cons et connes en leur temps, non ?

Je n'aime vraiment pas tout dans mon époque (les antibiotiques, les analgésiques, les boutiques regorgeant de tout ce qui m'obligerait à trimer nuit et jour pour obtenir mon pain de ce jour, ça j'adore...). Heureusement, sinon je n'aurais rien à faire pour tâcher de m'y sentir plus à l'aise.

Posté par brigitteallegre à 19:56 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , ,
04 décembre 2011

Des livres et des enfants

P1030452

Le même jour je reçois et une commande pour un texte qui ne doit pas dépasser 800 signes (comment faire ?) et la première preuve que mon Corail de Darwin vole à présent de ses propres ailes, loin de moi : je découvre l'argumentaire qui va accompagner le livre tout neuf chez les libraires avec un mélange d'excitation et de regret. Les livres sont vraiment comme des enfants, on les porte, on les nourrit, on les élève, on les tire, on les pousse, on les aime, on leur en veut parfois, on a hâte qu'ils grandissent bien mais une fois qu'ils ont largué les amarres, on se sent vide, bras ballants... A travers son argumentaire, je perçois la façon dont mon éditrice a lu ce roman : je suis satisfaite de constater que j'ai  effectivement écrit ce que j'avais l'intention d'écrire - Hubert a mis du temps à m'enseigner la patience et la nécessité de prendre ses distances par rapport au manuscrit ; un défi pour l'impulsive que je suis...

Quand Vigdis l’Islandaise et Livia l’Italienne décident d’échanger leurs maisons pendant quelques semaines, par la malice d’une annonce postée sur un site internet, les deux femmes sont loin d’imaginer que leurs vies respectives viennent de basculer. Et tandis que Livia et son mari, Gabriele, s’installent à Reykjavik, Vigdis et Sesil prennent possession de leur appartement romain. Mais c’est sans compter les forces telluriques qui bientôt s’en mêlent, provoquant de Rome à Reykjavik des catastrophes aux ondes de choc intimes: la capitale romaine est noyée sous des trombes d’eau pendant qu’en Islande, le volcan Hekla gronde, coupant toutes les routes du pays. La vie si prévisible des deux femmes est soudain emportée et recomposée par les énergies climatiques, et va prendre une tournure inattendue dont le hasard et les éléments sont seuls maîtres. Entre ces lignes de vie, s’intercalent les pages du manuscrit de Tancredi, celui que Livia croyait être son père, et dont les confessions ont l'âcre saveur d'un secret trop longtemps celé...

J'ai besoin de faire le point et je ne le fais jamais mieux que derrière mes fourneaux, après une balade au lac. L'eau s'est retirée et aux saules qui cet été encore baignaient jusqu'à mi-tronc  d'étranges scalps faits de radicelles emmêlées pendent et se balancent au léger vent d'est. Assise sur le rivage je contemple ces bêtes fantastiques qui entrent ou sortent de l'eau, un plongeur sans tête figé dans le bois.

Comme un clin d'oeil, ce soir, une émission sur Arte retrace le périple de Charles Darwin à bord du Beagle...

Merdum. Avec le réchauffement climatique, je ne peux même plus m'adonner à mon exercice préféré (dès le mois novembre jusqu'au mois de mars) : espérer la neige, tâcher de la humer dans l'air du soir, ouvrir mes volets  le matin et  la découvrir  - la neige, la neige, la neige... Vrai, elle me manque déjà. Aujourd'hui, il fait 22° dans la maison, sans poêle ni chauffage d'aucune sorte : le soleil qui entre à flots par les baies vitrées se charge de l'affaire. Les chats dorment étalés par terre, en bienheureux.

P1030449

 

Posté par brigitteallegre à 20:26 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , ,
02 décembre 2011

A Villelaure

P1030446

Villelaure - un village établi sur le plancher de la vallée, entre Durance et Luberon. Je connais la grand rue, autrefois route principale entre Pertuis et Cadenet, rien des autres quartiers. De ce passé de village étiré le long d'une route encombrée à toute heure du jour, seul passage possible, il reste des façades grises, des trottoirs étroits et l'envie de ne pas s'éterniser ici.

Je n'ai jamais aimé cet endroit, en dépit de son beau nom. Je sais que parmi les gens de ce village il y avait autrefois un petit garçon qui ne voulait rien manger qui fût coloré : pas de fraises, ni de cerises, encore moins de réglisse, pas de côtelettes ou de saucisses. Du riz, du blanc d'oeuf (donne le jaune au chien avant que le petit le voit, vite), des poitrails de volaille, du yaourt, du fromage blanc, à peine le jaune le plus pâle possible d'une pomme de terre ou d'une pomme golden bien pelée, la mie du pain, le sel, le sucre et l'eau transparente. Jamais il ne mangeait avec les autres enfants et ne voulait adresser la parole qu'à ma fille ; les parents du petit garçon nous pressaient d'invitations et nous n'avons dit oui qu'une fois. A Villelaure, tout un après-midi - Alaïs n'a plus jamais voulu y aller, ce petit garçon blanc et mou qui avait peur de tout et ne voulait rien faire d'autre que rester assis devant un ordinateur. Depuis, quand d'aventure je passe à Villelaure, je me demande ce qui mijote dans les cuisines, de quelle couleur sont les plats.

Ce matin, je suis à Villelaure, je rends visite à une élève en stage dans une curieuse boutique : on y colle de faux ongles, vraies serres de sorcières, au bout des doigts d'apprenties-coquettes. Sur ces appendices on badigeonne avec art une laque, on colle des paillettes ou des étoiles, c'est laid à pleurer. Sur mon chemin, je remarque pour la première fois un canal en ciment qui traverse le village, derrière la mairie. Sur le pont je m'arrête ; dans une flaque d'eau grasse deux poissons de bonne taille flottent sur le dos et des dizaines d'autres, noirs,  plus jeunes,  du fretin, font bouillir la lisière de la mare. On dirait qu'ils veulent à tout prix se sauver - hélas, moi d'où je suis, je vois le canal vide de part et d'autre de leur petit bassin puant. Le canal est à sec, un engin cure une glue limoneuse accumulée depuis des lustres, le temps des petits poissons est compté. Non je n'ai jamais aimé Villelaure.

Posté par brigitteallegre à 23:45 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,
30 novembre 2011

Effet de serre

P1100526
Six heures, le soleil est encore éteint mais j'allume le poêle. Pas de chauffage et demain c'est déjà décembre. La chaudière au fuel se repose, on ne gaspille pas le précieux or noir, on utilise le bois qui pourrissait lentement dans le jardin...  C'est sûr, la planète va finir par refroidir à ce régime.

Je parcours 90km dans les embouteillages pour rien : je me suis trompée de jour pour une réunion. Gaspillage d'énergie.

Un élève m'arrête dans la rue pour me demander si je me souviens de lui - je l'avais accompagné, lui et un petit groupe de jeunes quatre jours au mois de juillet 2010 au festival d'Avignon (mais que font les profs de toutes leurs vacances ?) : le soir spectacles du on et du off, le matin ateliers d'écriture ou de théâtre, l'après-midi rencontres avec acteurs, auteurs et metteurs en scène. Vous vous souvenez, madame, Dennis Cooper, This is how you will disappear ? J'ai gardé le texte de la pièce et l'adresse qu'il nous avait donnés, je suis ce qu'il fait depuis... Et le jeune homme de me parler des créations du dramaturge sur un ton passionné. Une graine semée qui a germé ; ça me fait plaisir et me remet un peu de baume au coeur.

A la radio j'entends parler de Hubert Nyssen, un grand inventeur - oui, c'est vrai, un grand et généreux inventeur.

 

Posté par brigitteallegre à 06:58 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : ,
29 novembre 2011

Passages

P1030433

Je dors et je rêve, des rêves agités qui me donnent l'impression d'être entrée dans le Sixième sens de Night Shyamalan. Je suis de l'autre côté  (l'au-delà ?) et m'étonne de ne pas me souvenir du passage, pas plus que de ma naissance. Aucun de ceux qui m'accompagnent non plus. Nous vivons dans une grande maison, une sorte de villégiature, je m'étonne sans cesse et de tout, des apparitions inopinées de visages familiers et disparus, des paroles de certains ; il y a là des membres de la famille, les bêtes qui les accompagnaient, des amis, des inconnus. La lumière est grise, la réunion devrait être heureuse, pourtant l'angoisse m'étouffe. C'est mon père qui me parle doucement et me rassure, tu vas t'habituer, tu verras. Ce que je ne comprends pas, c'est que dans cet ailleurs où nous avons tout pour être heureux, le bonheur semble inaccessible. J'insiste auprès de mon père : pourquoi on ne peut pas être heureux ici ?  Je me réponds à moi-même à haute voix, je prononce les mots fatidiques sans pouvoir y croire, je pleure, je m'agite, mon père continue à me consoler sans désemparer. Je finis par me calmer, j'observe autour de moi, accepte de m'installer et fais le serment que même ici nous pourrons être heureux. Ce qui finit par me tirer de ce rêve c'est un bruit de crépitement, comme d'un incendie. Je saute du lit, me précipite à la fenêtre pour voir si d'aventure les feux que Bernard allume dans les genêts pour les tenir en respect n'auraient pas repris, mais non, la nuit est calme, la maison tranquille, tout le monde dort, sauf moi.

Dimanche, longue méditation dans la clairière de l'ancien prieuré d'Entraigues, un lieu oublié, personne n'y vient plus. J'écris et lis au soleil ; je suis si immobile et silencieuse qu'un couple d'écureuils roux vaquent à leurs affaires à quelques mètres de moi sans me prêter attention. Je rentre en passant par une majestueuse allée de cyprès qui mène à une source qui ne tarit jamais, même au gros de l'été.

P1030427

Posté par brigitteallegre à 09:57 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,