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Entrer dans le moulin à huile de Cucuron en cette saison c'est plonger dans un parfum vert, amer comme de l'herbe coupée, apéritif. On s'imagine aussitôt devant une salade de mâche et du pain à croûte épaisse et mie ferme - la promesse d'un festin. Le mot anglais qui me vient à l'esprit pour qualifier cette odeur particulière, c'est pungent : l'énergie de ces deux syllabes élastiques qui sautent en bouche l'incarne bien. La cueillette de nos olives nous vaut exactement 2,24 litres de ce plaisir liquide. Je résiste à l'envie de soutirer au bidon de quoi saucer mon pain à l'heure du thé...

Hier, soirée au grand Théâtre d'Aix avec Alaïs pour se laisser emporter par Roméo et Juliette, le ballet d'Angelin Preljocaj. Loin d'une Vérone cuite au soleil, Enki Bilal a dessiné les ruines d'une ville parcourue de rides et de nervures, d'inquiétantes lumières. Une milice y surveille le peuple, un chien muselé patrouille aux abords d'un mirador hérissé de piques, des bandes s'affrontent, des gueuses et des aristocrates aguichent les hommes sans distinction de classe, Roméo et Juliette se rencontrent et s'aiment d'une passion dévorante - ça finit mal, on s'en doutait. Comme d'habitude, j'ai pris les billets à la dernière minute, on se retrouve au premier rang, au ras de la scène. On perd les vues d'ensemble, mais on est au plus près de la peau, des tendons, des tremblements, de la cheville qui vacille, de l'orteil qui se crispe : la danseuse éthérée est humaine, sa passion est la mienne. Scène inoubliable : Roméo qui découvre Juliette figée dans l'apparence de la mort et qui danse avec son corps abandonné. Les larmes montent aux yeux.