Dans ma chambre il y avait un grand placard, une grande fenêtre aussi. La chambre était toute en longueur ; le jour il y avait tant de lumière côté fenêtre qu'elle dévorait le bleu des murs et le blanchissait. Dissous, il disparaissait. Il m'arrivait de tirer les rideaux. Le sol de tommettes rouges, on le distinguait à peine entre les jouets. Ils débordaient, les jouets, ils débordaient des paniers, des filets suspendus, des caisses en plastique de toutes les couleurs. Je m'en souviens, j'étais une enfant choyée. Choyée, gâtée de toutes les façons possibles. J'étais l'objet d'un amour inépuisable. On m'a beaucoup portée aux bras, donné des petits noms caressants ; jamais de scènes aux repas pour me faire avaler un plat que je n'aurais pas aimé. En cherchant bien, je n'aurais pas su désigner un aliment qui m'aurait dégoûtée ou même vaguement déplu — il ne s'en trouvait jamais dans mon assiette. Ah si. Je n'aimais pas le son du mot épinard. Mais dans mon assiette, à côté d'un saumon délicatement poêlé, entre les couches moelleuses des lasagnes, dans les plis des omelettes, les feuilles vertes, c'était des blettes. Ou des épinards. Ou des blettes. Ce vert n'a jamais porté le nom d'épinard dans la cuisine de ma mère. Quelques années ont passé, j'ai su que les épinards avaient aussi bien que les blettes fait parti des menus, et cela n'était déjà plus important.

Le soir, la marée de jouets retirée, le sol reparaissait. Les murs avaient eu le temps de reprendre consistance, leur bleu bien solide derrière les volets fermés. Chacun de mes parents me lisait non pas une mais deux histoires après le rituel du bain et de la brosse à dents. Ils s'allongeaient sur le petit lit avec moi, partageant ce moment, la lumière de la veilleuse à côté du placard affaiblie par celle de la lampe de chevet. On piochait sur l'étagère : Chien bleu, Le chat de Kiko, L'arbre sans fin et une quantité d'autres albums et livres dont le nom est à présent lointain, mais pas effacé. Du coin de l'œil je surveillais le placard où étaient rangés les vêtements et les tenues que j'avais quittés ou qui attendaient d'être choisis, un lendemain. Des petites versions de moi, aplaties et molles, suspendues sur des cintres. Dans le fond, une caisse à roulettes se logeait sous l'escalier où le placard avait pris place, pour gagner de la place. Le fond du placard était invisible. Pour autant que je sache, il n'y avait pas de fond à ce placard. Un rideau jaune aux plis amples et veloutés (une chute d'étoffe passée de mode) le fermait une fois les habits et les jouets rangés pour la nuit. Le rideau laissait toujours des marges noires si je ne me levais pas une fois les parents disparus ailleurs jusqu'au matin suivant. Je me recouchais. La veilleuse jouait son rôle une fois la lampe de chevet éteinte. Mais elle creusait aussi des ombres qui parfois bougeaient faiblement dans les plis du rideau. Et oui, de chaque côté, un peu de la nuit s'infiltrait. Elle venait du placard. Je rallumais la lampe de chevet, je me levais et j'ouvrais le rideau en grand. Et voilà, je préférais avoir le contenu du placard à l'œil. La lampe de chevet éteinte à nouveau, je m'endormais, l'interrupteur à la main, à l'abri sous la couette, pour que les langues de nuit ne touchent pas le nu de ma peau. Contre mon visage, la peluche d'une panthère me protégeait.

Gâtée, choyée, nourrie, câlinée, aimée, instruite et éduquée avec tous les soins dont la parentalité moderne était capable, j'étais également en bonne santé. Et comme tous les enfants en bonne santé, parfois, je tombais malade. Un jour, je fus clouée au lit, comme rouée par la fièvre et les courbatures, les tempes lourdes, en sueur, la gorge hérissée de piques. Les yeux bouffis et larmoyants, je me laissais aller aux bons soins de mes parents, et mon père, et ma mère, qui se relayaient à mon côté. Des tisanes douces, un petit morceau de pain d'épice pour me tenter (mais non), une petite cuillère de miel (oui), et branché sur la prise à côté du placard, au lieu de la veilleuse, un humidificateur crachotant une brume qui me rappelait une forêt au Portugal où nous avions passé des vacances un été. J'en avais ramené un ravissement pour le parfum de l'eucalyptus. Malade, j'avais droit à ma petite porte ouverte sur cette forêt portugaise. Apaisée, je franchissais le seuil odorant et me laissais porter par les histoires de ma mère. Je n'avais pas la force de l'écouter me lire un livre, je préférais qu'elle me parle. Cette fois là, elle évoqua un souvenir lié à ses maladies d'enfance. Sa propre mère, infirmière dans un un service de nuit à l'hôpital, la laissait chez sa grand-mère paternelle lorsqu'elle était malade, ce qui arrivait souvent. Quand j'avais de la fièvre et des nausées, je voyais défiler d'affreuses couleurs fluorescentes cernées de noir, à toute allure, ah, ça me donnait encore plus mal au cœur ! Et quand c'était une crise d'asthme et que je n'arrivais pas à respirer, ma grand-mère me prenait sur ses genoux et me caressait le dos, en rond, sans s'arrêter. Je finissais par me calmer. Au fond, je crois que ça me plaisait d'être malade.

Elle avait aimé ces périodes languides et hors du monde où on éteignait la lumière après avoir dit ses prières, sans se mettre à genoux à côté du lit —  ne pas prendre un coup de froid supplémentaire. La grand-mère lui avait raconté que la Sainte Vierge et le Petit Jésus veillaient sur elle. Qu'une fois, lorsqu'elle avait eu la typhoïde et qu'elle avait été bien prêt de mourir, elle avait soudain vu la Vierge dans ses draperies bleues, dressée dans toute sa gloire au pied de son lit. Elle lui avait souri avec amour et un grand cerf couronné de bois immenses l'avait rejointe dans une lumière céleste, une de ces lumières qui vous baigne, vous nourrit, vous désaltère, vous soulage de tout. Puis la vision s'était effacée et la fièvre avait cédé brusquement. Elle avait été tirée d'affaire. Ma mère (ma mère, enfant ?) avait écouté l'histoire sans mot dire et n'avait pas protesté quand la lumière s'était éteinte, bordée serré dans le petit lit du bureau, au fond du couloir. J'ai gardé les yeux fermés-fermés, tu sais, de peur que la Vierge ne m'apparaisse avec le grand cerf. Les fantômes, très peu pour moi ! A partir de ce moment, elle était tombée de moins en moins malade et puis plus du tout, conclut-elle, finalement, tu vois, la Vierge m'a guérie aussi.

Je ne sais pas si des cerfs vivent dans les forêts d'eucalyptus au Portugal. Je me suis levée, j'ai éteint la veilleuse réinstallée à la place du brumisateur et je laisse la nuit glisser hors du placard et envahir la chambre. Dans le lit, je me suis placée de façon à voir le fond du placard sans fond. Je guette. Le chemin est long sans doute, mais j'ai le temps, je suis malade, et je le reste. J'imagine déjà le son des sabots sur les feuilles, le frôlement des pieds nus de la femme à côté de la bête, la lumière.

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