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La semaine dernière, dans la salle des profs habitée à 80 % par des femmes, certaines s'étonnaient qu'on ne puisse pas être capable de dire non à un homme d'un certain âge - elles voulaient dire pas très athlétique - qui réclame une faveur sexuelle et de partir en claquant la porte drapée dans sa dignité. Pour ma part, ça me paraissait un tantinet plus compliqué. J'ai raconté une anecdote vécue à D. lors du Festival du Premier Roman en novembre 2009. Je la trouvais drôle, je la trouve toujours drôle, sauf qu'elle me fait envisager une nouvelle affaire de harcèlement sous un angle inattendu : deux femmes se plaignent de leur ex-patron, "balivernes", tempête-il. Et moi je dis "Que nenni, de balivernes il ne peut point s'agir ou alors le pouvoir des coincidences a pris une ampleur démesuré ces temps derniers..."

Au Festival du Premier Roman à D., donc, les auteurs sont choyés (j'ai envoyé un sincère billet de remerciements). Le soir, à la clôture, cocktail (où Villepin fait une brève apparition) et restaurant en bord de Seine. Invitée à la table du député-maire, assise à la droite de ce seigneur des temps modernes, heureuse d'être l'objet de prévenances en tant que jeune écrivain de la presque cinquantaine, je pérore à mon aise à cette table ronde parée d'une large nappe - la table, pas moi.

Le député-maire et moi conversons allègrement de littérature (festival oblige), des soucis causés par les études des enfants (ah vous avez une fille ? Et que veut-elle faire plus tard ? Des études d'osthéopatie ? Mais, c'est mon domaine, ça...) et patati et patata. Nous causons, toute la tablée cause, nous buvons, le député-maire lève la chope lestement (de la main gauche). Moi, détendue, jambes croisées de façon peu féminine, je l'admets - j'ai mal au dos, c'est mon excuse - sous la table dissimulée par la belle nappe. Je sens soudain la main droite du député-maire élu dans les plus sublimes règles de la démocratie s'emparer de mon pied (si, c'est très simple, un mouvement fluide, élégant presque, visiblement le bonhomme est exercé). Il glisse deux doigts dans la ballerine, à la cambrure, et entreprend un langoureux massage de la plante du pied... Voyez-vous, j'ai bon oeil, en déduit-il que j'ai bon pied et qu'il prendra son pied en prenant le mien ? Je ne ne me sens pas agressée, je suis surprise, le geste est trop saugrenu pour que je m'en formalise avec éclat. Je sais aussi très bien que dans l'histoire si j'en fais une, c'est moi qu'on jugera hystérique (ah, c'est qu'elle se donne en spectacle, l'apprentie-romancière, elle veut se faire un peu de publicité, sans doute...).  Et puis quelque part, je n'ai pas envie de céder un pouce de terrain à cet élu du peuple largement rétribué, primé, bichonné sur les deniers publics.... Je gare mon pied - il faut que je gare ma cuisse aussi - la conversation continue comme si de rien n'était, je joue mon rôle à la perfection. Un peu plus tard, je change de position, et à nouveau voilà la main tentée par le pied charmant... Ah, c'est sûr, c'est de ma faute.

Moi, la petite histoire m'a fait rire, renforce juste un peu plus le mépris que j'éprouve pour ces  personnes qui abusent de leur position sociale ou hiérarchique (les femmes et les hommes, je n'ai aucun doute là-dessus) ; je l'ai racontée à Bernard qui a eu l'air de croire que je me faisais des idées, que j'étais un peu parano, et puis voilà.

A la faveur de l'affaire DSK - qui a le mérite de briser quelques tabous - j'en reparle donc la semaine dernière dans la salle des profs... Et aujourd'hui, surprise-surprise, voilà mon masseur de pied dans le collimateur des médias. Bien sûr il rejette l'accusation et parle de balivernes... Ce que j'en dis, c'est que moi j'ai eu la chance de trouver l'épisode burlesque - mériterait-il un entartage, comme BHL autrefois ?). Ce bonhomme ne m'est rien, je ne travaille pas pour lui, je n'ai pas à me défendre de ses avances, être sur mes gardes lorsqu'il est dans les parages (parce que je peux certifier qu'il avait d'insistantes mains de poulpe, le bougre).  Mais l'expérience me conduit à penser  que les deux plaignantes d'aujourd'hui ne racontent pas de balivernes, ou alors, je le répète, la coïncidence du scénario est troublante.

Et pour aller plus loin, ce qu'il faut dénoncer, c'est cette structure féodale mise en place à l'aide de nos suffrages où des hommes et des femmes censés être au service de leurs concitoyens en profitent pour retirer de leur charge des avantages sociaux (et financiers) indus, et où une forme de droit de cuissage médiéval est licite. Je ne crois pas les femmes plus vertueuses que les hommes, leurs armes sont différentes. Un bon nettoyage de printemps est largement de mise, il me semble, parce que je suis certaine que des DSK et autres, il y en a beaucoup trop, et cette arrogance à se sentir au-dessus des lois, ça me débecte.

PS : La plainte des deux employées a été déposée bien avant que l'affaire DSK n'éclate - merci à Cécile Niesseron qui m'envoie ce lien :

 http://www.avft.org/article.php?id_article=543