Métamorphose inachevée 3

Tableau inachevé, anonyme, communiqué par Gilles Eichenbaum (garbage.com)

La toute première version d'une partie des "Fantômes de Sénomagus". C'est étrange de le lire, si longtemps après : il m'appartient sous la forme d'un vieux souvenir, comme celui d'une très vieille femme, dans une autre vie peut-être.

 

 

Dans la bibliothèque Inguimbertine

 

Dans la bibliothèque Inguimbertine, le silence se palpe sous forme de grains de poussière ténus qui flottent serrés les uns contre les autres dans les stries de soleil. Les ombres intermédiaires poussées par les murs chargés de rayonnages ne laissent qu’à peine deviner les formes qui habitent la salle de lecture. Des meubles, quelques humains épars, moi, la poussière des siècles si épaisse qu’elle ralentit tout, les mouvements, la respiration, même la pensée. J’attends mes documents.


Ma grand-mère m’a recommandé de laisser les morts avec les morts, mais c’est parce qu’elle n’a pas envie de découvrir des histoires de filles engrossées, d’enfants abandonnés dans les hospices, de paysans faméliques qui ne possèdent pas la terre qu’ils travaillent. Il n’y a pas de seigneurs ni de gentes dames qui nous ont transmis leurs gènes, mais des journaliers, quelques métayers, de loin en loin quelques gros paysans aisés qui possèdent terres et bâtiments, pas mal de filles mères et des histoires quotidiennes que les années ont polies, concentrées en épisodes poignants ou drôles. Des histoires comme celles de cette Rosalie Condamin, épouse Manon, qui abandonne son enfant dès la naissance et qui retourne le chercher à l’hospice deux ans après, une fois mariée. Je l’imagine espérer deux ans durant amasser assez d’argent, trouver un homme qui l’aime et l’estime assez pour la prendre elle et son petit garçon. Et puis il y a cette histoire d’un homme qu’on a pendu deux fois le 28 décembre 1695 sur le parvis du Palais des Papes.

« Voilà le registre pour l’année 1695, et aussi les carnets des Pénitents Noirs pour la même année.  Si vous voulez bien signer ici ? »

 

La bibliothèque Inguimbertine est un abri, un abri sûr, où le bruit du monde est assourdi, étouffé dans la poussière des pages, des siècles. Que m’importe ma propre histoire au regard des milliers d’autres histoires, terribles ou insignifiantes, inscrites là, dans la mémoire des hommes pour les siècles et les siècles. Je me perds dans l’encens des manuscrits, je m’y promène comme de crypte en crypte, à la recherche de la foi et de la ferveur. Qu’est-ce donc qui a poussé tous ces hommes et toutes ces femmes à vivre, à laisser ces traces inouïes, indélébiles, la plupart du temps à leur insu ? Azalaïs avait-elle aussi peur que moi d’être vivante et de mourir aussi ? Est-ce d’elle que je tiens ce geste d’enrouler une mèche de cheveux autour de mon index, lorsque je réfléchis ? Quels traits me viennent d’elle ? J’imagine que lorsqu’Azalaïs fut découverte inanimée dans la cour de la Bastide des Bois cette nuit de grand mistral glacé, un peu avant qu’Antoine-Marie ne soit charrié à la potence, le choc d’être ramenée au monde sensible fut si violent, que les ondes en descendent encore le fil des générations pour m’atteindre et s’imprimer en un geste machinal, un écho, un vague son lointain, enfoui, loin, loin dans ce que je suis.

 

 

 

 

Antoine-Marie, personne ne s’étonna vraiment lorsqu’on le pendit. Ce qui étonna, c’est qu’on le pendît deux fois.

 

 

Cette nuit, le mistral s’est levé. La Bastide du Bois affronte les tourbillons et les rafales rageuses comme autant de poings qui cognent les volets et les secouent à les arracher. Azalaïs, son enfant dans le lit avec elle, pressée, serrée dans le sommeil serein de la petite, toutes ses pensées transies  autour de la seule note stridente du vent.

 

 

Sur la place, devant la potence, la foule assourdie, énervée par les bourrasques brutales, la peau rougie et engourdie, observe la corde qui fouette l’air, bat à grands coups secs l’assemblage de poutres qui va porter tout à l’heure le corps d’Antoine-Marie. Un grand soupir s’exhale des bouches, se mêle au vent, des cris et des murmures montent lorsque le bourreau paraît ; un tout jeunot, pour qui c’est la première pendaison et qui marche à la potence avec l’arrogance de l'enfant qui s’en va faire pour la première fois, seul, une besogne d'adulte. Comme il ne fait pas mine de se presser, ni même de remarquer la présence d'un pénitent noir qui veut attirer son attention, quelques paysans au premier rang commencent de le huer : quelques quolibets isolés d’abord, et puis des injures et des crachats. La poignée de soldats qui accompagne le bourreau regarde l'assistance d'un œil morne et l'un d'eux remue vaguement son mousquet en direction de la foule, mais il n'est visiblement pas convaincu de l'utilité de son geste pour restaurer un semblant de calme. Enfin le pénitent noir s’approche tout à fait du bourreau, lui empoigne fermement l’épaule, se penche à son oreille et siffle de rage contenue :

« Oh gamin, tu vas me laisser voir ton condamné, il a le droit de me parler. Tu sens encore le lait, même si tu as déjà du sang sur les mains, je pourrais te casser la tête comme une coque de noix si tu ne t'actives pas plus que ça."

Le pénitent a les mains rudes et rêches et son habit impressionne le petit bourreau ; la foule se met à rire de voir le corps dégingandé du jeune bourreau plier tel un roseau sous la poigne du pénitent qui le domine de plus d’une tête et pour échapper à l’embarras des moqueries, craignant le tumulte de la meute excitée par le mistral et l’attente, il tire l’homme à sa suite, le faisant pénétrer par une petite porte s’ouvrant à la gauche du grand portail du Palais des Papes, et conduisant dans la cour où attend le condamné.

 

 

 

Dans le chemin pierreux qui renvoie la chaleur du jour, deux silhouettes avancent sans se presser. Azalaïs remet une mèche trempée de sueur sous le bonnet de coton blanc amidonné avec soin. Elle est un peu rouge, la montée vers la Bastide du Bois est rude, même si aujourd’hui elle ne porte aucun panier. Les chiens vont et viennent, langues pendantes, se poursuivant, faisant fi de la chaleur de cette fin de journée. Dans un moment, le soleil disparaîtra au bout de la Durance et l’air fraîchira sensiblement sur ce contrefort du Luberon. Antoine-Marie se penche vers Azalaïs  et murmure quelques mots à son oreille. Elle sent la tiédeur humide de l’haleine effleurer son oreille et sa gorge la serre. Antoine-Marie se redresse, prenant son temps. Elle est toute étonnée de cette attention, surprise que sa vie morne et molle de jeune veuve, mère d’une petite fille, en soit ainsi éclairée, une promesse de lumière et de douceur et la fraîcheur encore, qui anime et éveille les sens. Elle parle, pour dissiper cette langueur qui la vole à elle-même.

 " Vois ! Nous y sommes. Tu te reconnais ? Il y a des années que tu n’es plus monté jusqu’ici. Il n’y a personne qui viendra te chercher là, tu seras bien tranquille, va ! "    affirme Azalaïs. Elle ajoute après un temps de silence :

" J'aime cet endroit."

Au détour du chemin qui commence à bleuir, une masse trapue se matérialise à la gauche de peupliers aux reflets métalliques. Sous le ciel pommelé de nuages légers, le souffle intermittent du vent qui se lève lutte contre l’assaut bouillonnant des plantes. Les lavandes et les romarins repoussent de leurs petites racines têtues l’ombre minérale de la maison. Le lierre s’insinue dans les crevasses des murs ocres. Les lignes moussues du toit se prêtent paresseusement aux caresses des pins et la façade s'alanguit dans un bosquet dense de chênes verts. La maison baigne son reflet tout entier dans un petit lac aux eaux si limpides qu’on distingue au-delà de l’image  de la bâtisse le lit brun de végétation pourrie et l’éclat fugitif d’une perche. Le soleil disparaît soudain et l’endroit semble frémir dans la lumière mauve. Antoine-Marie s’arrête et pose les paniers qu’il portait pour Azalaïs. Il regarde le lac, la maison, la femme brune à ses côtés. Il lui a fait un brin de cour pendant tout le chemin ; Antoine-Marie, les femmes, il ne peut pas s’empêcher de les vouloir toutes. Même celle-ci, qui lui a toujours paru si sévère, toujours à faire passer les devoirs avant les plaisirs. Jamais il n’avait pu lui parler aussi longtemps qu’aujourd’hui. Il n'a plus vraiment envie de lui faire la cour comme aux autres. Elle rit trop doucement, elle l’écoute trop bien, ses yeux sont trop grands, trop noirs, trop doux, trop sérieux. Antoine-Marie, pour la première fois de sa vie, se sent intimidé. Le Jean a accepté de le cacher après le pillage de la Chartreuse de Bompas parce que l’autorité et les exigences du prieur de Bompas sont devenus insupportables, et beaucoup pensent la même chose en menant qui leur chèvre, qui leurs paniers de topinambours, qui leurs pièces de lin à la Chartreuse, sans oser broncher. Mais quand quelques fortes têtes ont voulu défier le prieur, Jean n’a pas voulu participer à l’expédition ; il envie la folie d’Antoine-Marie et tout de même, pour faire un geste, sa rébellion à lui, il a envoyé sa fille le chercher sous couvert de vendre du miel et du fromage au marché. Antoine-Marie restera pour un temps à la Bastide du Bois, en attendant de partir vers Forcalquier en suivant les crêtes du Luberon.

 

 

 

Antoine-Marie

Antoine-Marie

Antoine-Marie

Les deux noms ainsi accolés font une litanie, une prière qui coule sans cesse d’entre les lèvres d’Azalaïs . Pieds nus sur les dalles de pierre de la cuisine, elle tourne comme une bête folle en répétant ces deux noms comme un charme, un talisman précieux qui le sauverait, le lui ramènerait.

Antoine-Marie, pleine de grâce, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Azalaïs bondit à la porte de la cuisine, repousse les forts verrous et sort dans la cour où le souffle puissant du mistral s’empare de la frêle chemise de lin blanc et la fait battre autour de son corps transi, sentant à peine la glace coupante qui lui pénètre la chair. Le linge bat comme l’aile d’un grand oiseau. Azalaïs hurle le nom d’Antoine-Marie, mais l’haleine et le nom se perdent au vent qui fourre son poing violent dans la bouche de la pleureuse et arrache les sons avant que la prière pour le salut du supplicié puisse être dite entière.

Sur le parvis du Palais des Papes, Jean de la Bastide des Bois, le visage blême, les lèvres exsangues, voit le jeune bourreau lutter contre le vent et le poids d’Antoine-Marie pour pousser celui-ci à reculons le long d’une grossière échelle. Le vent fouaille la corde et le bourreau fait tout son possible pour s’en emparer et se maintenir en équilibre lui et son condamné . Le grondement qui emplit la place monte des platanes tordus par le souffle puissant et affolant du mistral et les bouches gelées de l’assistance. Certains sont là, à bader, et la lutte du bourreau contre l’air sauvage du mistral constitue d’intéressantes prémisses au spectacle du corps qui bientôt luttera contre la mort : pleurera-t-il, appellera-t-il sa mère arrivé en haut de l’échelle comme le braconnier de la semaine passé ? Lutterait-il longtemps ? D’après ce qu’on disait du bonhomme et de ses exploits lors du pillage de la chartreuse de Bompas, il y avait fort à parier que la camarde  aurait du fil à retordre. Et il y a ceux qui ragent sourdement contre la tyrannie du prieur de Bompas qui écrase Caumont et les alentours de son avidité. Le mistral dissimule cette haleine de colère qui monte, mais la pensée des maisons, des granges et des champs brûlés de ceux qui de prés ou de loin avaient aidé les rebelles tord le ventre de beaucoup.

 

 

La porte de la cuisine qui bat réveille Jacques Manon, le valet, qui dort dans une pièce au-dessus de l’écurie. Il se lève péniblement en maugréant ; se penchant par la lucarne, il voit Azalaïs étendue dans la cour, baignée par la clarté tranchante de la lune, et le mistral semble s’acharner à vouloir emporter dans ses bras d’air et de poussière la forme inerte, privée d’esprit. Jacques se précipite et le vent lui arrache la lourde porte des mains, lui laissant une rude traînée d’échardes dans les paumes.

 

 

Le bourreau parvient à passer le nœud coulant autour du cou d’Antoine-Marie ; il dégringole l’échelle à demi aveuglé et assourdi par la cagoule noire que les rafales plaquent contre sa tête. Avec peine, il fait basculer l’échelle, luttant contre le poids du vent et du condamné mêlés, et les pieds nus d’Antoine-Marie battent désespérément l’air. Il est jeune et solide, il mettra du temps à mourir puisque le bourreau n’est pas parvenu à lui briser le cou en poussant l’échelle avec assez de force. Certains badauds rugissent de plaisir, les amis d’Antoine-Marie frémissent. Soudain, l’échafaudage de poutre tremble sous une bourrasque plus terrible que les autres et l’édifice s’écroule avec le corps encore vivant du condamné. La foule trépigne et se remet à hurler et à injurier de plus belle le bourreau maladroit. Jean joint les mains, se rendant compte qu’Antoine peut être gracié. Aidé d’un acolyte et du pénitent noir, essayant d’éviter les cailloux qui commencent à pleuvoir, le bourreau traîne le condamné dans la cour intérieure alors que les soldats maintiennent la porte ouverte, se souciant peu de devoir affronter la foule rageuse. Jean se précipite pour savoir si Antoine est toujours vivant, pensant que c’est une manifestation de la grâce divine, pour récompenser le courage du jeune homme qui a quitté l’abri sûr de la Bastide du Bois afin de pas risquer la ruine de la ferme et de ses habitants quand les recherches menées par les hommes du prieur de Bompas se sont faites plus pressées et plus sauvages. Mais des ouvriers sortent et sous la conduite du jeune bourreau, ils essayent de remonter l’assemblage de poutres qui supporte la corde. Des cris et des jets de pierres accompagnent la tâche. On se moque de la maladresse du bourreau, mais surtout la grâce pour le condamné est réclamée avec de plus en plus de véhémence. Le jeune bourreau, laissé seul pour exécuter cette condamnation de routine, ne sait que faire . Il essaye d’afficher la détermination et l’autorité requises par sa fonction, mais un gros galet de Durance le frappe en pleine poitrine et l’envoie titubant contre la potence. Il se redresse tant bien que mal, et fait signe d’aller chercher le condamné. Jean interloqué, se précipite en criant

« Et la grâce ? Salopiot, la grâce ! »

La foule et le vent mugissent. On remonte le condamné, et un des ouvriers aide le bourreau à s’assurer de la corde, puis réalisant ce qu’il fait, il saute à bas de l’échelle d’un bond, laissant le bourreau accomplir seul son office. Un caillou bien ajusté vient frapper le bourreau à la tête, il tombe, s’agrippant à la taille  d’Antoine-Marie, l’entraînant dans une chute brutale. Rarement pareille boucherie s’était produite. Une femme se met à vomir, tombée à genoux. Mais la réparation de fortune ne supporte pas le poids des deux corps et la potence s’écroule complètement. Jean, le curé et le pénitent noir se précipitent et dégagent Antoine-Marie de dessous le corps étrangement affalé du bourreau en  le repoussant brutalement à coups de pied . Antoine respire encore, faiblement, les yeux révulsés, la peau du cou meurtrie et déchirée. Les trois hommes le soulèvent ; on n’entend plus que le mistral hurler dans les platanes de la place du Palais du Pape, la foule se tait. Quelqu’un a la présence d’esprit de s’emparer de la charrette qui emporte la dépouille des condamnés et on y jette Antoine-Marie, sans que les soldats fassent mine de vouloir s'en mêler ; après tout, peu leur chaut de se faire écharper pour un cadavre qu'on emporte.

 

 

Dans la bibliothèque Inguimbertine, les pages tournées des carnets jaunis froissent délicatement l’air. Je n’arrive pas à trouver la mention du décès d’Antoine-Marie Silvy le 28 décembre 1659 ; en revanche, pour la même journée, j’y vois le décès de Jean Ripert, bourreau de son état, à l’âge de 19 ans. Je scrute l’écriture fine et serrée, les abréviations cabalistiques pour trouver la date exacte du décès d’Antoine-Marie, mais au 31 décembre 1659, il n’y a toujours rien.

 

 

Sur le banc de pierre chauffé au soleil de mai, encadré de genêts éclatants et de lavandes grises, un homme de grande taille, le visage curieusement tordu, comme inerte sur tout un côté, surveille deux enfants, une fillette brune et un plus petit qui essaie de se redresser sur ses jambes malhabiles. Il tombe et commence à pleurer . Antoine-Marie se penche avec raideur vers le braillard et le réconforte doucement, d’un filet de voix éraillé, très bas, très doux. Azalaïs revient du potager, un gros panier de raves terreuses qu’elle porte contre sa hanche. Elle sourit.