Acétate 3

Je n'allais pas nager près du mur du château de la Bonde autant par discrétion que par crainte des carpes. Nadine me dit : Carpe diem ; je décide qu'elle a raison, je saisis le monstre à bras le corps et monte le petit escalier partager un instant magique avec elle, Miguel et Manu. Les voix du hasard sont impénétrables, surtout quand on a les neurones imbibés de Prozac. Je n'aurais jamais osé profiter de ce moment avant. Conversation, plaisanteries, joie éphémère et sincère. Pas de rendez-vous ultérieur, peut-être demain, peut-être pas. J'aime ça.

La mite aime l'acétate.  Je photographie les restes d'une de mes robes des années 80, un taffetas aux reflets changeants, une robe de princesse, pourtant rangée dans un beau carton. Carpe diem, à bras le corps, les mites l'ont compris avant moi : elles ont boulotté ce qui les tentait sans tergiverser.

 

Je relève un fragment d'un texte d'André Markowicz ; sublime. Les tirets sont une façon de noter les silences, comme sur une partition. Je le lis à haute voix dans ma tête, à mi voix dans le silence de la terrasse, les larmes me montent aux yeux.

 

Celle qui — muette — tend les bras
vers — dans la spirale des nuages (mais
------------------- par un souffle et comme
une espèce d’impression d’avoir
déjà vu ou attendu — intempestive — son
expression sur lui en rêve ) lui
-----------------------au moment où il
l’aperçoit lui-même
(il s’est réveillé d’un coup, —
glisse et tombe — mais
dans la chambre, évidemment, rien n’a bougé)
oui, par le diaphragme autant
----------------------- que les yeux,
se dérobe à la seconde même
---------- et lui reste sa présence
erratique. Dès
lors, les voix
des voisins dérangent, le
bruit des passants sépare et il
---------------- sait qu’elle est avec
lui par son incapacité
à l’atteindre ou lui savoir
un visage, un nom, juste
un égard qui lui prête une apparence et sa
crainte grandissante d’être ailleurs
------------------------- si elle apparaît,
d’être avec
d’autres, — juste d’avoir une
vie au jour le jour, à vivre son
rythme à elle, par nature — tu
viens, ce n’est pas moi qui le décide,
et, « ta volonté obscure, je
l’aime », pour le peu qu’il m’est permis.