P_cheur___Piscinas

Une fois qu'ils ont franchi l'ultime frontière, on a tendance à attribuer toutes sortes de sentiments et d'émotions aux ex-vivants : il ou elle aurait aimé, pensé, supposé, détesté... Il y a presque un an Hubert Nyssen est mort, qu'aurait-il éprouvé à cette double récompense attribuée aux auteurs accueillis par la maison d'édition qu'il a fondée et qui m'abrite aussi ? Un deuxième prix Goncourt et le prix Médicis pour un essai, à la même fournée de prix pour des auteurs Actes Sud, c'est magnifique : je regrette qu'il n'ait pas eu l'occasion de s'en réjouir, mais je suis contente pour tous ceux qui poursuivent le travail.

Après une semaine en Sardaigne, je me réinstalle au clavier. Lili la chatte a un coryza, l'Homme a la sinusite, la Fille achève une bonne grosse rhino et moi - pourquoi échapper aux micro-organismes qui nous en veulent ? J'ai donc mon habituelle laryngite. Ce n'est pas grave, je n'ai rien à dire... mais beaucoup à écrire !

Hier soir, le temps était froid, le ciel encore étoilé et les lampadaires de la rue éteints ; un as de la fronde que je félicite les a réduit au silence, car cette lumière inutile est comme un vacarme à mes yeux. Lorsque le soleil illumine l'autre moitié de notre orange bleue, il faut laisser la nuit s'installer. Pas de loups-garous dans les rues et les campagnes mais les oiseaux de nuit, les martres, les hérissons, et un silence moiré, des sons auxquels l'oreille devient attentive, des étincelles, l'imagination qui détale, l'esprit qui s'évade et le corps qui entre en repos. Je savoure le trajet entre maison et containers à poubelle en compagnie des chats - la tâche triviale se métamorphe en expérience quasi mystique. Ne pas négliger les petits instants de grâce.

Un autre petit instant de grâce, trouver dans ma boîte aux lettre un exemplaire de Dits et inédits, un recueil à la fois des tout derniers textes d'Hubert Nyssen et de quelques textes de jeunesse que j'ai eu le privilège de retrouver - c'était l'une de mes tâches au cours de nos master classes pour de rire : trier des piles oubliées depuis des décennies, y dénicher des pépites, sauvegarder des textes tapés à la machine dont l'encre s'évaporait et les histoires s'évanouissaient. Aujourd'hui qu'il n'est plus là, tenir le volume du maître d'écriture que j'avais choisi dans mes mains. Ce n'est pas parce que toute chose est inscrite dans l'éphémère qu'il devient inutile d'entreprendre. L'éphémère c'est le passage, le voyage. Les voyageurs changent, le voyage continue.