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En 1973, mon père s'est procuré un carnet de bord où chaque jour lui et ma mère notaient simplement ce qu'ils dépensaient. Au fil des mois ils ont ajouté de brèves considérations météorologiques. Au fil des années, ils ont pris l'habitude de résumer la journée, noter le titre d'un film ou d'un livre, recopier telle ou telle phrase qui leur plaisait. Livre de raison, livre de bord, log book - il trônait sur le buffet, un stylo à l'intérieur, en marque-page. Je suis partie de leur maison et à chaque retour, puis à chaque visite j'ai pris soin de lire ce que j'avais manqué. Je trouve rassurante la vision de tous ces carnets reliés sur les étagères, de 1973 à maintenant. Le 23 août 1976, tu faisais quoi ? Je n'en sais rien si on me demande ça tout à trac. Mais si je regarde à la page du carnet, les entrées du jour sont comme un fil d'Ariane qui m'y ramènent, me restituent un souvenir sans doute  déformé mais qu'importe, c'est de la matière, une journée sur Terre et non un trou blanc. Je sais s'il faisait beau, si nous avons mangé une soupe au pistou, si des visiteurs étaient chez nous. Cette suite d'évènements minuscules n'est pas anodine.

Hier, je n'ai rien écrit ici : ma tête est vide, ma mémoire opaque. Je sais qu'il faisait gris, que j'ai fait cours au lycée, mais quoi d'autre ? Le simple fait de me mettre à écrire me rend la journée perdue. Le matin, Alaïs a fait le trajet avec moi, l'occasion de converser sur nos projets d'écriture, de comparer nos façons de faire. Je la trouve bien plus organisée que moi, et je prends la résolution d'adopter sa façon de faire de soigneuses recherches.

Je lis le recueil de nouvelles d'André Dubus que Christine Le Boeuf a traduit, Vendre sa prose. Elle m'en a donné un exemplaire mardi parce qu'il contient un texte sur Richard Yates dont je vantais les mérites. Je découvre une phrase qui résonne :
Chaque auteur a des histoires auxquelles il est seul à pouvoir donner vie et, tant qu'il ne l'a pas fait, elles flottent, telles des âmes sans corps, pleurant d'envie de naître.

De retour ce soir j'écoute une émission sur l'Afghanistan qui m'inspire un titre pour le troisième roman : Frères tristes. Fidèle à ma résolution d'hier, j'organise mes recherches. Fidèle à moi-même, j'écris des bouts de phrases, des ébauches de textes sur tous les bouts de papier qui tombent sous mon stylo-plume dont l'encre sépia, les bons jours, me tache les doigts. Je fourre tout dans une chemise. Après, je suerai sang et eau pour mettre en forme mon histoire et je me jurerai de ne plus faire comme ça.

Aujourd'hui, il pleut encore.

D'une oreille, j'écoute les informations - l'époque est barbare. Je me dis que la barbarie est de toutes les époques mais cela ne me console pas.

Ce soir j'achète le pain, je paye avec mes euros. Est-ce qu'un jour je cesserai d'avoir l'impression de jouer au Monopoly ?

Les animaux sauvages envahissent Berlin. Les oiseaux du ciel tombent, cailloux de plume. Les poissons flottent ventre à l'air par bancs entiers. Quelque volcan prépare-t-il une éruption, empoisonnant l'eau et l'atmosphère avant le feu d'artifice ? Ah non, sangliers et  ratons laveurs à Berlin n'augurent aucune catastrophe, il fallait écouter l'information jusqu'au bout, ne pas s'arrêter au titre sensationnel et ne pas l'amalgamer à d'autres nouvelles comme je viens de le faire.