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Entretien avec Denis Podalydès sur la pièce : Arte journal.

Cette nuit, la lune en son déclin, rondeur rognée au-dessus de l'enceinte de la cour d'honneur du Palais des Papes, éclaire la scène préparée pour Richard II. Le décor, austère et beau semble faire une promesse de mise en scène sobre qui ne sera  hélas pas tenue, en partie.
Tout de suite, la technologie nouvelle utilisée pour le son avertit avec un manque de subtilité exaspérant, qu'ici ce soir se déroulera le spectacle de la vie, une fable racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien (... a tale told by an idiot, full of sound and fury signifying nothing. Macbeth V,5). Merci de m'éclairer Monsieur le Metteur en Scène, je ne me serais aperçue de rien sans le cri des corneilles projeté contre mes tympans à 140 décibels au moins pour mettre l'action en place.
Ce qui ne signifie rien, ce sont les fioritures de mise en scène accumulées par Jean-Baptiste Sastre qui déclenchent assez rapidement je trouve, trop tout de même, une hémorragie discrète, continue,  puis massive de spectateurs (Denis Podalydès, en pleine tirade, intègre un bonsoir Messieurs-Dames ironique).
Sonoriser la voix des acteurs au théâtre m'a toujours déplu, mais là on nous assurait que la nouvelle technologie employée permettrait d'éviter l'effet désincarné qui en résulte. A d'autres, on se demande trop souvent qui parle. Les voix,  toutes au même volume,  c'est à dire à fond, sont sans nuances, amputées d'une partie de leur gamme - à faire le choix d'utiliser des micros pour les acteurs, au moins les utiliser pour ce qu'ils permettent de faire - parler, murmurer, susurrer, dire, ne pas hurler sans arrêt comme l'ont fait certains.
J'avoue que seul le texte de Shakespeare (quoique dans une traduction de Frédéric Boyer qui malgré des trouvailles ne me séduit pas - un mouvement de nostalgie de ma part ?) me tient sur la chaise tant les hurlements, les gesticulations et les déplacements minuscules ou gigantesques ne me semblent avoir aucun sens et me dérangent. Au lieu de me plonger dans la tragédie, je  reste au bord, à me demander pourquoi Mowbray est joué par une femme dont les seins flottent librement sous la côte de maille mais qui imite la démarche d'un boxeur et la voix d'un camionneur. Pourquoi la reine et sa suivante passent-elles trois quarts d'heure vautrées sous la table  à ne rien faire ? Pourquoi ce mannequin assis à la-dite table ? Pourquoi le Roi et la Reine, juchée sur des talons aiguilles, dansent-ils au son tonitruant du Beau Danube Bleu ?
Mais - mais - vers la moitié de la pièce, Sastre fatigué sans doute d'inventer mille façons grotesques de marquer son territoire, lâche la bride des acteurs, et le seul metteur en scène c'est le mistral léger qui s'empare des étoffes, des accessoires et de l'histoire.
Sastre disparu ou enfin sobre, la splendeur du texte, l'art des acteurs sont enfin visibles, débarrassés des oripeaux  qui les encombraient - Denis Podalydès est formidable en Richard II. Sastre reparaît encore un petit coup en envoyant au roi non roi des assassins vêtus en pêcheurs de saumon (mon dieu, pourquoi ?), mais Denis Podalydès a pris le pouvoir en habitant l'homme-souverain déchu avec tant de force et de conviction que le petit metteur en scène ne parvient pas à saboter la fin. Les spectateurs restés jusqu'au bout peuvent applaudir sans retenue un moment intense, le dernier tiers de la pièce.

Il me reste le programme : imprimé en rouge en grosses lettres, le nom du metteur en scène, au-dessous en capitales noires plus petites le titre de la pièce, encore au-dessous , à peine lisible, le nom de l'auteur (excusez ma révérence déplacée, il s'agit de William Shakespeare), enfin en lettres bien lisibles, le lieu, de prestige évidemment. Aucune mention n'est faite des acteurs. Ce qui me console, c'est que malgré son égo débordant les frontières du bon sens, le nom de Sastre  que désormais j'associe à cuistrerie sera poussière quand celui de Shakespeare durera encore.

Nouvelles d'Alaïs en Finlande - après une journée à établir un script pour un court métrage sur le vaste thème des droits de l'homme - sauna, bain glacé dans un lac, réconfort d'une bière et de grillades au feu de bois. Elle m'écrit, en anglais, qu'elle a conversé en anglais, tout le jour. Dans la forêt il y a des loups - la règle est stricte, ne jamais s'y promener seul ou seule. Enthousiaste, ce matin elle me décrit en 150 signes sa première expérience de théâtre en tant qu'actrice, une improvisation, en français. Elle était la coiffeuse d'un homme politique russe. J'attends plus de détails...

Tout de même, Shakespeare...  la tirade du duc de Norfolk, Thomas Mowbray, condamné à l'exil par Richard II m'atteint par tous les chemins :

A heavy sentence, my most sovereign liege, / And all unlook'd for from your Highness' mouth / A dearer merit, not so deep a maim, / As to be cast forth in the common air, / Have I deserved at your highness' hands. / The language I have learned these forty years, / My native English, now I must forego, / And now my tongue's use is to me no more / Than an unstringed viol or harp, / Or like a cunning instrument cas'd up - / Or being open, put into his hands / That knows no touch to tune the harmony. / Within my mouth you have engaol'd my tongue, / Doubly portcullis'd with my teeth and lips, / And dull unfeeling barren ignorance / Is made my gaoler to attend on me : / I am too old to fawn upon a nurse, / Too far in years to be a pupil now, / What is thy sentence then but speechless death, / Which robs my tongue from breathing native breath ? (Richard II - Act I, Scene 3)

Lourde condamnation, mon très souverain lige, / Que je n'attendais guère de la bouche de Votre Altesse ; / Plus riche récompense et non pas si profonde blessure / Que d'être rejeté dans l'air que tous respirent, / Voilà ce que j'ai mérité de Votre Altesse. / Le langage que j'apprends depuis quarante années, / L'anglais de ma naissance, il m'y faut maintenant renoncer, / Et maintenant ma langue ne sera pas pour moi de plus d'utilité / Que ne l'est sans ses cordes la viole ou bien la harpe, / Ou l'instrument subtil qu'on tient en son étui / Ou ne sort que pour le placer en des mains / A qui le doigté manque pour en tirer un air harmonieux. / Vous avez de ma bouche fait une geôle pour ma langue / Derrière la double herse de mes dents et mes lèvres, / Et la morne ignorance insensible et stupide / Est placée près de moi pour être mon geôlier : / Je suis trop vieux pour cajoler une nourrice, / Trop avancé en âge pour me faire écolier, / Qu'est-ce, sinon mort muette, que ton arrêt fatal / Qui va priver ma langue de son souffle natal ? ( I, 3 - traduction de Michel Grivelet)

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