Journée en sourdine

Lecture et saisie de texte, journée en sourdine.
Ce soir, j'assiste à la quatrième lecture en Arles aux trousses de l'érotisme. Ce soir, carte blanche était donnée à Nathalie Cerda, qui au travers de pages d'Erica Jong, de Claude Pujade-Renaud, d'Itzhak Orpaz et d'autres nous fait découvrir le visage presque burlesque du petit dieu. Sous la farce pourtant, des constats amers sont énumérés, et parfois comme de fines langues de feu on entend la fragilité du désir, peut-être une petite musique dérisoire. Oui, mieux vaut en rire. Mais est-il absurde de désirer l'impossible ? C'était l'un des beaux sujets de philosophie proposés aujourd'hui. Mon coeur balance, le langage trahit-il la pensée ? Celui-là aussi me séduit. Quel dommage de gaspiller d'aussi beaux sujets qui ne peuvent qu'être expédiés en quatre heures après une seule année d'apprentissage philosophique...
Ce soir Alaïs s'emploie à dénouer les muscles noués autour de mes cervicales ; j'ai l'impression qu'on a joué aux osselets et qu'on a tout entassé sans prendre garde une fois le jeu fini. Je vais essayer d'aller me détendre dans de l'eau tiède avec un doliprane. Misère.
Demain, cette minuscule personne que je promenais dans tous les chemins du Luberon pour l'endormir va passer sa première épreuve anticipée du bac. Rite de passage. Ailleurs, on préfère la scarification.
Je ne le sais pas encore

Ce que sera la journée, je ne le sais pas encore.
Alaïs se lève plus tôt qu'à son habitude, elle veut s'entraîner à lire à haute voix pour son épreuve du bac. De Diderot à Duras en passant par Flaubert, à haute voix elle lit, je fais le métronome, ralentis, ralentis, pose-toi sur les mots sans effet, sans affèterie, respire. Lire, c'est déjà commenter. Elle s'en tire bien, et sa voix est naturellement grave. Elle s'entraîne ensuite à introduire chaque texte, avant de reprendre la lecture et d'enchaîner l'exposé. Je trouve l'exercice redoutable pour une aussi jeune personne ; combien d'adultes s'en tireraient avec grâce, je me le demande. Ce que je sens quand ma fille lit, c'est un authentique plaisir. C'est vrai, je peste parce qu'elle récolte des 0 pour devoirs non rendus, mais je la vois se régaler de Phèdre ou des Mains sales... Dans le courrier tout à l'heure, une jolie revue où l'un de ses textes est publié aux côtés d'une cinquantaine d'autres, elle faisait partie des finalistes d'un concours international intitulé Des mots pour voir, histoires de l'histoire de l'art.
Sur le portable qu'en général j'oublie éteint dans mon sac, deux messages, le premier de Marie me prévenant qu'un homme venait de retrouver mon portefeuille et qu'il avait contacté le seul numéro qu'il contenait dans une tentative de me joindre digne de Sherlock Holmes. Le deuxième message, c'était lui : il avait laissé l'objet à l'hôtel de police. Ma voiture était garée juste en face, je n'ai eu qu'un léger crochet à faire. J'adore quand des tracasseries potentielles se résolvent ainsi d'elles-mêmes. J'ai de la chance, c'est souvent le cas, c'est sans doute pourquoi, anicroche ou problème sérieux, je commence toujours par ne pas m'affoler... Je m'épouvante après-coup, lorsque tout est déjà joué, l'esprit de l'escalier... En tout cas je remercie ce monsieur d'avoir pris la peine de m'aider ainsi.
Du coup, je joue à un jeu, j'essaie de reconstituer la personne qui se dessine à travers le contenu du portefeuille... et aussi le portrait de celui qui l'a trouvé.
Contraste

Je pars aux trousses de l'érotisme au cloître de Saint-Trophîme dans le cadre des Lectures en Arles.
Hier, une andalouse lacée dans un corselet a chancelé sur de hauts escarpins empruntés en cachette à sa grande soeur, m'a-t-il semblé ; elle avait eu carte blanche et s'en est mal servie. Elle s'est d'abord enlisée dans des pages poisseuses d'Anaïs Nin, pour ensuite tomber dans une ornière avec Alina Reyes ; en terrain sec, elle a fini par lire un texte inédit de Nancy Huston dont l'intérêt n'avait rien d'érotique. Le seul moment érotique, ce fut lorsque l'actrice, assise dans l'ombre de la galerie a retiré ses talons aiguilles pour enfiler de mignonnes pantoufles roses ; son corsage bâillait sur un sein, joli. Roland Barthes qu'Hubert Nyssen avait cité en préambule avait tout de même eu le mot de la fin, l'érotisme c'est lorsque le vêtement bâille.
Ce soir, Marie-Christine Barrault avec autorité nous conduit sur le véritable terrain de l'érotisme en lisant Marguerite Duras. Je rentre tôt pour me repasser la lecture à mon aise, je n'avais pas envie de parler, juste assez pour remuer ces impressions devant la fontaine avec M* et V*. J'y retournerai demain, et je sais que là non plus je ne serai pas déçue : ce sera Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve lu par Maud Reyer.
Etonnantes rencontres autour de Wajdi Mouawad
Avignon, 8h du matin. Je traverse la place du Palais des Papes, le ciel est déjà d'un bleu déchirant. Plus tard dans la journée, il se voilera, mais la terre tourne, les vents sont à l'oeuvre, le bleu sera restauré. Le petit garçon qui hier pêchait dans le canal le long de la rue des Teinturiers n'est pas là. J'examine l'eau, ne distingue que les scintillements du soleil, pas l'ombre d'une nageoire. S'il y avait des poissons, le gredin les a tous pêchés. Plus sûrement, la canne à pêche lui fournissait un prétexte à rêvasser, Huckleberry Finn en Avignon. Je faisais la même chose à son âge.
Journée en atelier d'écriture théâtrale autour du thème de l'enfant vu par l'adulte qu'il est devenu. Je me délecte, et d'écrire et d'entendre lire. N* me fait décidément une impression que je n'ai pas envie d'oublier. J'aurais aimé avoir ses textes pour les relire à mon aise, et j'aimerais lire d'autres choses d'elle. Elle est prof de lettres et non comédienne comme la façon qu'elle a de projeter et de moduler sa voix me l'avait d'abord donné à croire : ses élèves doivent boire du petit lait et entrer dans les oeuvres au programme par la grande porte !
Retour tranquille, je repasse les moments forts de l'atelier dans ma tête.
Ce soir nous mangeons dans la guinguette au bord du lac avec des amis. L'instant est suspendu au bord de l'été, le souvenir sera d'une douceur à couper le souffle quand je l'évoquerai plus tard.
Mémoire et mer d'Aral
La douceur de ces journées de juin quand le ciel s'ouvre largement au-dessus de moi, je voudrais être sûre de m'en souvenir toujours.
Elle si bizarre la mémoire, celle des autres, la mienne. Je trouve très difficile d'admettre qu'on puisse oublier ce dont je me souviens, cela me paraît tellement aisé d'engranger dans la mémoire les diverses sensations qui composent une journée, une conversation, l'endroit où le couteau à pain est rangé. Je me rends compte qu'il s'agit là d'une déficience de ma part : j'ai du mal à concevoir, parfois accepter, qu'on puisse être ouvert au monde d'une autre façon que la mienne... Je ne me sens pas du tout rassurée d'être une parmi des milliards dans ce cas là.
Par exemple, à B* champion des constructions mentales abstraites, je n'ose jamais avouer la tentation qui me vient de compter sur mes doigts quand à brûle-pourpoint il demande combien font 8X7 à sa fille (il n'ose pas me mettre directement à l'épreuve, il redoute la réponse...). Lorsqu'il s'aperçoit de ma défaillance, de mon regard soudain figé, il rit (là où nous rions, d'autres prennent les armes, peut-être pas pour 8X7 ou la mystérieuse place du couteau à pain, mais au fond qui sait ?). Nous nous désolons tous deux que certaines zones de notre mémoire ressemble à la mer d'Aral - de loin en loin une épave rouille et grain à grain rejoint le sable...
Je suis subjuguée par la manière dont fonctionne la mémoire de Francis Dresel, capable de se jouer mentalement les partitions de son choix :
...si dans cette lecture silencieuse quelqu'un me dérange, je ne reprends pas la musique où je l'ai laissée, mais cinq ou dix minutes après, soit exactement le temps que l'on m'a dérouté.
Je découpe donc l'article concernant le bonhomme et l'agrafe à mon cahier.
Les chats s'obstinent à vouloir utiliser la seule porte fermée de la maison. Je me refuse à croire qu'il s'agisse là d'une marque de bêtise ; je crois plutôt qu'il tiennent à vérifier l'étendue de leur pouvoir sur moi. Je les crois un peu déçus.
Hier soir nous avons regardé Blindness, le film que Fernando Meirelles a tiré du roman de José Saramago, L'aveuglement. Alaïs ne l'avait pas lu et B* l'a lu il y a longtemps, ils ont trouvé le film excellent. J'ai lu le roman cet hiver, en ai gardé une forte impression et je n'ai pas trouvé le film aussi bon que je l'aurais voulu. C'est toujours le même problème, les images construites à partir de ce que nous avons lu, confrontées à d'autres lectures et nos propres interrogations conduisent presque toujours à d'autres mises en scène. Celle de F. Meirelles, sans me déplaire vraiment, me laisse sur ma faim. Cependant, Julianne Moore dans le rôle de la femme du médecin est magnifique d'un bout à l'autre du film, à son habitude.
Cet après-midi, je vais en Avignon à la Maison IV du
Chiffre, non pour apprendre à calculer mentalement mais pour un atelier
d'écriture théâtrale autour de l'oeuvre de Wajdi Mouawad . Je n'avais pas eu l'intention d'y aller - ne pas se disperser, se concentrer- mais à la dernière minute, j'ai appelé, il restait une place, justement. Il faut transformer ces petits riens en signes, sinon à quoi bon ? Et ce signe-là, j'ai eu raison de le suivre. Ce n'est plus l'incitation à écrire que je cherche à présent dans ces ateliers, j'ai envie d'écouter les autres et de mêler ma voix à la leur. Le contrat est tacite, tout le monde lit son texte, et cet après-midi, j'ai eu un coup au coeur. Il fallait s'adresser à l'enfant que nous fûmes (comment ne pas penser à l'image des matriochkas chère à Hubert Nyssen et que Julie Devos déploie autour d'elle dans L'Helpe Mineure), commencer le texte par Quand je pense à toi... en adoptant la forme du soliloque ou du monologue. Lorsque N*, d'une voix profonde et lente a lu son texte, j'ai entendu l'enfant en elle : ce fut une rencontre.
Demain l'atelier durera toute la journée et il s'agira de faire subir au texte diverses métamorphoses, de l'autobiographie à la fiction. Est-ce possible ? En ce qui me concerne, je suis incapable d'autobiographie (même ici, dès les premiers instants la fiction est à l'oeuvre) : nécessairement j'opère un découpage, les scènes se télescopent, certains évènements sont magnifiés, d'autres amoindris. J'attends avec plus d'impatience les métamorphoses qui tireront le texte vers un rythme plus théâtral. Travailler la fluidité de la langue ? Traquer les sonorités et les cadences pour que le texte se loge en bouche sans qu'il soit pour autant question de transcrire une conversation.
Féroce joie
Une bonne journée : ce matin au lycée, loin de l'agitation coutumière, j'ai travaillé posément ; cet après-midi, lecture réjouissante d'une traduction de la biographie que James Barrie a écrite sur sa mère, Margaret Ogilvy. Je connaissais seulement James Barrie en tant qu'auteur de Peter Pan, le garçon qui ne voulait pas grandir. Je pense tout de suite à mon père et à la relation qu'il entretenait avec sa mère. De son propre aveu, il dit souffrir du syndrome de Peter Pan et que jamais il n'aurait voulu grandir... Cette phrase s'est imprimée dans mon esprit : La féroce joie d'aimer trop est une chose terrible.
Je ne disposais pas cet après-midi du texte anglais pour le comparer à la traduction, mais depuis, en deux clics de souris, je me suis transformée en rat de bibliothèque en allant sur ce site. On peut y lire, de façon très inconfortable, le texte original de cette biographie.
Au déjeuner j'en apprends plus sur flotsam et jetsam. J'aime qu'on me parle des mots. Plus tôt, avec Christine, nous avons parlé de lovely et good, qui pour des raisons différentes n'ont que de pauvres équivalents en français, même si le contexte va bien sûr déterminer un choix. Lovely est le plus difficile, à cause de la mélodie du mot.
Flotsam

Réveillée tôt ce matin par de la lumière grise. Je me suis levée pour regarder le ciel avec un peu d'appréhension. Des nuages rassemblés en troupeau étaient guidés par un berger pressé, si bien qu'après le petit déjeuner le ciel était vide, je veux dire le ciel était bleu.
Sur Rue 89, dans un article consacré aux abus des arrêts maladie, un journaliste facétieux conseille de ne pas confondre absentéisme et absenthéisme, mot valise défini par Alain Créhange comme la doctrine qui affirme que Dieu existe mais qu'il n'est pas là pour le moment.
Seigneur, s'il revient et qu'il voit la façon dont toutes ses petites créatures ont rongé les parois de la jolie boîte qu'il avait fabriquée, grimpé partout, débordé de tous côtés, à la façon des escargots dans un seau, il va peut-être se sentir obligé de la ficher à la poubelle, son ingénieuse création. Est-ce qu'il ne l'aurait pas déjà fait, d'ailleurs ?
Enfin, il nous reste de beaux ciels à regarder et de bons livres à lire.
Justement, j'ai de la chance, en peu de jours je tombe sur un autre roman dont l'écriture me plaît infiniment, The Law of Invisible Things de Frank Huyler. C'est Christine qui me l'a prêté après l'avoir traduit. C'est à elle aussi que je dois la découverte de Train de nuit pour Lisbonne.
Hier j'ai cherché un mot précis pour nommer les débris abandonnés par la mer, les restes de naufrages ; il y a bien laisse de mer et aussi épaves mais il me semblait qu'il existait un autre mot plus compact, un mot qui englobait mieux tous ces fragments d'origines diverses abandonnés sur la plage et les rochers. Je me suis rendu compte que le mot qui peinait à se frayer un chemin dans ma mémoire, c'est flotsam, un mot anglais.
J'adore ce mot, le prononcer ; dans le f et le s, on entend le mouvement du ressac, le l, d'évidence, c'est l'élément liquide qui clapote contre le t, obstacle des dents ; le o, le a, bulles d'air libre ballotées dans la bouche... Je divague, c'est vrai, mais les bois flottés, les sacs en plastique, les os de seiche, les corps d'oiseaux englués de goudron, les algues, les morceaux de tôle, je les entends et les vois bien dans flotsam...
Flotsam and jetsam, la laisse de mer, l'image n'est pas équivalente. En français, c'est ce qui reste sur la plage après la vague, sur l'estran. Dans flotsam, il y a aussi tout le parcours dans l'eau. Et puis, par extension, flotsam and jetsam désigne toute sorte d'épaves et de débris abandonnés. Voyager dans les dictionnaires, s'embarquer en clandestin, sans papiers ni bagages, passer d'île en île, faire des découvertes, c'est un plaisir tranquille auquel je m'adonne sans contrainte...
Ce soir j'ai regardé le premier film d'Elia Kazan, A Tree Grows in Brooklyn, un mélodrame splendide qui dépeint la vie quotidienne d'une famille d'immigrés irlandais au début du siècle dernier. Le père rêve tout haut et boit, la mère fait des ménages, la fille rêve de devenir écrivain pour transformer sa vie. Je suis bon public, je pleure mais je ne suis pas la seule... B* regarde le film avec l'un des chats sur les genoux pour se consoler... Je voudrais bien l'autre, mais il chasse le criquet dans les rosiers.
Le secret des coraux
Ce matin, j'avais la tête ailleurs, et puis le reste de la journée s'est écoulé sans que je m'en aperçoive. Je pense aux labyrinthes des massifs de corail, pas de centre, ni d'entrée, ni de sortie, aucun signes à lire, pas de dessein particulier. Darwin y voit l'image parfaite pour décrire l'évolution de la vie sur terre.
Vu un très mauvais film avec Fabrice Lucchini, il avait l'air éteint, le malheureux.
Lampyres

Hier soir, j'ai consacré vingt minutes à l'écoute des résultats des élections européennes et plutôt que de me laisser entraîner dans cette glu verbale, je suis allée prendre un bain. Dans la nuit, les lampyres avaient éclairé leur lumignon, c'est la première fois que je les remarque ce printemps. D'ailleurs, c'est la première fois que j'en vois dans le jardin : des vers luisants ! Ils ne sont beaux que la nuit, le jour ils se dissimulent sous des apparences de larves ou de vers, ce qu'ils ne sont pas. Ils cachent bien leur jeu. J'en prends trois dans ma main pour les montrer à Alaïs qui n'a pas envie de les toucher.
Je lis jusque tard.
Aujourd'hui, j'évite d'écouter la radio mais je glane des informations sur internet. Hélas. Il faudra donc toucher le fond et espérer que la banquise n'aura pas établi ses quartiers au-dessus de nos têtes au moment où il faudra reprendre notre souffle.
Cet après-midi je regarde le film qu'André Delvaux réalisa à partir d'une nouvelle de Julien Gracq que j'aime particulièrement, Le Roi Cophetua. Ce Rendez-vous à Bray en restitue l'atmosphère d'attente hors du temps. à la perfectio... je voudrais en parler davantage ce soir, mais je tombe de fatigue... demain... il sera temps demain. Je vais juste garder l'image de Bulle Ogier, déhanchée, nue, mains posées sur des troncs d'arbres inclinés sur l'eau d'une rivière en crue, regardant et l'ami et l'amant, juste spectatrice. Elle est sur le fil, prête à les rejoindre dans l'eau mais elle ne le fait pas. Elle reste en suspens, en dehors du temps.
J'ai cueilli des fleurs, digitales et scabieuses
Cabrières s'inscrit ce matin dans un rond de ciel bleu ; tout autour le brouillard, en train de fondre.
Hier
je suis allée au lycée d'Alaïs où des travaux réalisés en Arts
plastiques étaient exposés. Les thèmes choisis traversent les
générations d'adolescents, certains trouvent cela rassurant or je ne
suis pas sûre qu'il faille s'en contenter, de ce piétinement obstiné
dans le désenchantement soi-disant rebelle. Seule une vidéo tranche
par ses couleurs, son énergie et surtout son humour. Il s'agit d'une
sorte de minuscule comédie musicale filmée dans la colline sous la
pluie, un homme chante sous un parapluie rouge et ce n'est ni mièvre,
ni sentimental, c'est juste délicieux et bizarrement décalé, éloigné
des préoccupations typiques des jeunes gens que je connais. Après les
vidéos, je vais examiner les autres travaux ; je constate que ma fille
a un joli coup de crayon, de l'imagination et que la couleur lui vient
à l'esprit.
Plus tard, je lui propose de venir au cinéma avec moi
mais elle préfère profiter d'un peu de solitude à la maison, B* a prévu
de rentrer tard ce soir. Après avoir dîné avec elle, je vais donc voir
le film de Benoît Jacquot, Villa Amalia. Le premier quart
d'heure du film m'agace malgré Isabelle Huppert. Et puis,
insensiblement, je me laisse séduire ; en réalité je reste
intérieurement bouche bée (si c'est possible). Je ne savais rien ni du
film ni du livre dont il est tiré et je tombe pile sur ces thèmes et
motifs qui me trottent dans la tête depuis des années. Parfois, je me
sens comme une antenne qui capte les interrogations dans l'air du temps
et c'est toujours surprenant de découvrir d'autres personnes branchées
exactement sur la même longueur d'ondes. Je suis bien naïve ou juste
égocentrique ! Ne cherchez pas, je n'évoquerai pas ces thèmes ici, ce
n'est pas le lieu.
La forte impression que me laisse ce film, bien
qu'il m'ait déplu par bien des aspects, ne me détourne pas du quotidien
: allumer l'ordinateur, relire la page de la veille, étiqueter les
pots de confiture de griottes,
aller chercher le pain, mettre ma carte d'électeur en évidence... non
pas que je risque d'oublier d'aller voter, mais c'est une sorte de
symbole : ces élections européennes sont infiniment importantes pourtant ce n'est pas ce
que les médias donnent à voir, ça m'enrage. Le manque de vision,
c'est l'intelligence aveugle.
Je déjeune chez mes parents. En partant, sur un coup de tête, au lieu de retourner directement à Cabrières, je remonte la vallée de l'Eyrieu jusqu'au hameau de Riou. Je me rends compte que notre maison, quasiment intacte jusqu'à l'année dernière encore, n'aura plus désormais d'existence que dans ma mémoire. Les grands cèdres du parc ont été coupés, le jardin est à l'abandon, les toits sont envahis d'herbes folles, tout a l'air définitivement fermé. Des arbrisseaux étouffent le lit de la rivière où nous pêchions des vairons, le pont a été emporté, les fermiers ont planté des pommes de terre et des betteraves dans les prés, il n'y a plus de bêtes. L'endroit est devenu laid. Je m'éloigne, je ne m'appesantis pas sur cette coupure, je vais cueillir un bouquet de digitales et de scabieuses du côté de Vaugeron et puis voilà.


















































